Les Dimanches Latte

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Quelque part à Montréal, le 25 octobre 2026 – Le ridicule ne tue pas. Mais il peut sérieusement amoch­er l’ego.

Il paraît que le ridicule ne tue pas. Heureusement, parce que si c’était le cas, une bonne partie de l’humanité aurait disparu depuis longtemps. Entre les modes improbables, les déclarations embarrassantes, les tentatives désespérées d’attirer l’attention et ces photographies de jeunesse qu’on espère voir disparaître dans un incendie accidentel, nous avons tous flirté avec le ridicule. Certains plus passionnément que d’autres. Mais qu’est-ce qui nous pousse à en faire trop ? À nous inventer un personnage, à provoquer, à exagérer, à devenir parfois une caricature de nous-mêmes ? L’envie d’être différents ? Peut-être. Celle d’être remarqués ? Certainement. Et celle d’être aimés ? Ah ! Voilà qu’on commence à toucher un nerf.

Le mot « ridicule » vient du latin ridiculus, qui signifie « risible », lui-même dérivé de ridere, « rire ». Autrement dit, être ridicule, c’est littéralement prêter à rire. Quant à l’expression « le ridicule ne tue pas », dont l’origine précise demeure incertaine, elle nous rappelle qu’une humiliation, aussi cuisante soit-elle, n’est pas une condamnation à mort. Une philosophie plutôt rassurante, sauf lorsqu’on est précisément celui dont tout le monde se moque. Molière avait d’ailleurs fait du ridicule une arme redoutable pour dénoncer les vaniteux, les hypocrites et les prétentieux. Quatre siècles plus tard, nous avons remplacé les salons littéraires par les réseaux sociaux. Le principe reste sensiblement le même, à ceci près qu’aujourd’hui, une humiliation peut faire trois millions de vues avant le déjeuner. Le progrès, paraît-il.

L’autre soir, je regardais un documentaire sur Dolly Parton sur Netflix. Entre deux perruques blond platine, quelques kilomètres de faux cils et suffisamment de strass pour perturber le trafic aérien, une réflexion m’est venue : quelle fascinante créature ! Dolly Parton n’a jamais cherché à passer inaperçue. Au contraire, elle a construit une image tellement extravagante qu’il aurait fallu être aveugle, sourd et probablement dans le coma pour ne pas la remarquer. Une poitrine spectaculaire, une taille minuscule, des talons vertigineux, des cheveux défiant les lois de la gravité et un maquillage qui aurait pu tenir lieu d’éclairage public. Tout était excessif, calculé, parfaitement assumé. Enfant, elle avait même été fascinée par une femme de son village que les adultes jugeaient vulgaire, mais qu’elle trouvait absolument magnifique. Là où les autres voyaient le mauvais goût, elle voyait la beauté. Elle en a fait sa signature, allant jusqu’à plaisanter sur le prix exorbitant qu’il lui fallait débourser pour avoir l’air aussi bon marché. Magnifique pied de nez à ceux qui confondent élégance et discrétion.

Mais derrière cette façade flamboyante se cachait une femme talentueuse, intelligente, ambitieuse, capable d’écrire des chansons bouleversantes et de bâtir un empire. Une artiste qui avait compris que, pour conquérir le public, il fallait d’abord capter son attention. Je ne prétends évidemment pas que Dolly s’est fabriqué ce personnage uniquement pour combler un manque affectif. Ce serait lui faire un procès psychologique un peu facile. Néanmoins, son parcours soulève une question intéressante : à quel moment l’excentricité devient-elle une véritable expression de soi, et quand se transforme-t-elle en stratégie pour obtenir l’approbation des autres ? Car derrière le besoin de séduire une foule se dissimule parfois une aspiration beaucoup plus intime : celle de se sentir digne d’amour.

Je serais particulièrement mal placée pour juger. Moi aussi, à une époque, j’ai connu mon petit moment de gloire vestimentaire. Enfin, de gloire, c’est vite dit. J’étais jeune, fascinée par Madonna, comme la moitié de la planète. Hommes, femmes, gays, hétéros, tout le monde semblait hypnotisé par cette fille qui débarquait avec ses cheveux décoiffés, ses crucifix, ses tenues improbables et une insolence absolument irrésistible. Madonna ne demandait pas la permission d’exister. Elle occupait l’espace, bousculait les conventions et semblait se moquer éperdument de ce qu’on pouvait penser d’elle. Évidemment, je voulais faire pareil. Sauf qu’elle avait des stylistes, une équipe de maquilleurs, une carrière musicale et un sens de la provocation exceptionnel. Moi, j’avais des bracelets joncs en plastique noir, des croix aux oreilles et autour du cou, un maquillage approximatif et une confiance en moi inversement proportionnelle à mes résultats scolaires. La version économique de Like a Virgin, avec un budget de pharmacie.

Je me souviens particulièrement d’une enseignante qui, visiblement peu sensible à mon expression artistique, m’avait lancé cette phrase mémorable : « Ce n’est pas en mettant des boucles d’oreilles que tu vas réussir en mathématiques ! » Ah bon ? Première nouvelle. Moi qui pensais sincèrement que le théorème de Pythagore devenait beaucoup plus accessible avec une croix pendue à l’oreille gauche ! J’ai donc découvert ce jour-là deux vérités fondamentales : les mathématiques exigeaient davantage que des accessoires et certaines enseignantes manquaient cruellement de sensibilité artistique. Il faut reconnaître qu’elle n’avait pas entièrement tort sur le premier point. Mais ce qu’elle ne comprenait probablement pas, c’est que je n’essayais pas de devenir meilleure en algèbre. J’expérimentais une identité, je cherchais mon style, ma place, une manière d’exister dans un monde où l’adolescence ressemble parfois à une audition permanente. Je voulais emprunter un peu de cette assurance insolente que Madonna semblait posséder à revendre. Même si, dans mon cas, elle se manifestait essentiellement par le tintement de bracelets en plastique.

L’être humain a besoin d’appartenir à un groupe, d’être reconnu, accepté, apprécié. Rien de particulièrement honteux là-dedans. Nous sommes des créatures sociales, pas des cactus. Pourtant, certains choisissent une méthode assez paradoxale pour obtenir cette reconnaissance : se rendre tellement différents qu’il devient impossible de les ignorer. On veut sortir du lot, susciter l’admiration, provoquer ce petit mouvement de tête qui confirme qu’on ne passe pas inaperçu. Encore faut-il que les gens se retournent pour les bonnes raisons et non parce qu’on ressemble à un sapin de Noël traversant une crise existentielle. C’est tout le piège : être remarqué n’est pas être admiré, et être admiré ne signifie pas nécessairement être aimé. Quant à être apprécié pour un personnage qu’on s’est inventé, cela soulève un autre problème : que reste-t-il lorsque le costume tombe ?

Il existe bien sûr des personnalités pour lesquelles cette audace fonctionne merveilleusement. Dolly Parton, Madonna, Lady Gaga ont transformé leur singularité en marque de fabrique. Leurs extravagances, loin de masquer leur talent, ont contribué à le rendre visible. Mais pour une célébrité qui réussit ce tour de force, combien de personnes tentent désespérément d’attirer les regards avec des résultats nettement moins glorieux ? Nous en connaissons tous. Cette personne qui parle systématiquement plus fort que les autres, celle qui entre dans une pièce comme si un orchestre invisible venait d’annoncer son arrivée, ou encore celle qui accumule les extravagances en espérant provoquer l’admiration alors que l’assistance cherche surtout à comprendre si elle a perdu un pari. À force de vouloir être extraordinaires, certains deviennent épuisants. Ils ne racontent plus une histoire, ils donnent un spectacle. Ils ne participent pas à une conversation, ils passent une audition. Et lorsque la moquerie s’invite, ils redoublent parfois d’efforts, persuadés qu’il leur manque simplement un peu de panache. Alors qu’un peu de retenue serait peut-être leur meilleur accessoire.

Pourtant, derrière cette surenchère se cache quelquefois une fragilité que l’on préfère ignorer. La psychologie parle notamment de recherche de validation externe lorsque notre sentiment de valeur dépend excessivement de l’opinion d’autrui. On finit alors par mesurer son importance au nombre de regards obtenus, de compliments reçus ou d’applaudissements récoltés. Et comme l’approbation est une denrée particulièrement instable, il faut constamment renouveler la performance. Un accessoire supplémentaire, une provocation plus audacieuse, une anecdote encore plus spectaculaire. Jusqu’au moment où l’on ne sait plus très bien si l’on s’amuse ou si l’on travaille désespérément à maintenir l’intérêt de la salle. C’est un emploi à temps plein, sans salaire, sans vacances, avec un comité d’évaluation particulièrement désagréable. D’autant que le public est d’une ingratitude remarquable : il applaudit aujourd’hui ce qu’il ridiculisera demain, encourage l’originalité à condition qu’elle corresponde exactement à ses goûts et répète à qui veut l’entendre qu’il faut rester soi-même, avant de critiquer ceux qui prennent cette recommandation au sérieux. Une cohérence admirable.

Avec le recul, je repense à ma période Madonna avec beaucoup de tendresse. Oui, j’étais probablement ridicule. Mes bracelets devaient faire un bruit de quincaillerie à chacun de mes mouvements et mes crucifix n’ont jamais accompli le moindre miracle lors d’un examen de mathématiques. Mais je m’amusais, je tentais des choses, je me découvrais. Et je préfère largement cette adolescente un peu excessive à une jeune fille qui aurait renoncé à ses envies pour éviter trois commentaires désobligeants. D’ailleurs, je me demande parfois qui était réellement le plus ridicule : moi avec mes boucles d’oreilles ou cette adulte convaincue qu’un accessoire vestimentaire pouvait compromettre mon avenir intellectuel. La question mérite réflexion.

Il y a quelque chose de profondément libérateur dans le fait d’accepter de prêter à rire. L’autodérision nous permet de désamorcer bien des jugements, tandis que l’obsession de plaire nous enferme dans une représentation permanente. Toute la différence se trouve peut-être là : entre celui qui assume ses extravagances parce qu’elles lui procurent du plaisir et celui qui les multiplie dans l’espoir de devenir enfin quelqu’un aux yeux des autres. Le premier prend le risque de déplaire. Le second n’en supporte pas l’idée. Et si le ridicule est subjectif, la liberté de ne pas dépendre des applaudissements est, elle, une richesse bien réelle.

Alors, si vous avez besoin d’une perruque blonde de quarante centimètres, de faux cils capables de déclencher une tornade ou de quinze bracelets en plastique pour vous sentir fabuleux, grand bien vous fasse ! Mais faites-le parce que cela vous amuse, pas parce que vous espérez qu’on vous aimera davantage. Car la véritable question n’est finalement pas de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller pour nous faire remarquer, mais jusqu’où nous sommes disposés à nous éloigner de nous-mêmes pour nous faire aimer.

Le ridicule ne tue pas. En revanche, passer sa vie à jouer un rôle pour séduire un public qui change d’avis toutes les cinq minutes risque de vous faire mourir d’épuisement. Et franchement, ce serait dommage. Surtout après avoir dépensé une fortune en perruques. Enfin, souvenez-vous qu’il vaut mieux parfois être ridicule en restant soi-même qu’irréprochable en jouant quelqu’un d’autre.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité.