Les Dimanches Latte

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Quelque part à Mansonville, le 18 octobre 2026 – Est-ce qu’on sait encore s’ennuyer ensemble ?

Il fut un temps où l’on pouvait passer deux heures avec quelqu’un sans avoir grand-chose à faire. Sans programme, sans distraction, sans cette impression qu’il fallait absolument rentabiliser chaque minute passée ensemble. On était là. C’est tout. Aujourd’hui, après douze secondes de silence, il y en a généralement un des deux qui dégaine son téléphone. Pas forcément parce que l’autre est inintéressant. Non. Juste pour vérifier si quelqu’un de plus passionnant ne serait pas en train de publier une photo de son déjeuner.

Ah, le progrès ! Nous avons inventé des appareils capables de nous connecter au monde entier, mais nous semblons avoir de plus en plus de mal à rester connectés à la personne assise à cinquante centimètres de nous. À croire que la proximité physique est devenue une option secondaire de la vie sociale. Et si le véritable luxe, aujourd’hui, c’était de savoir s’ennuyer à deux ?

Avant d’aller plus loin, il me semble nécessaire de préciser un détail qui pourrait légèrement compromettre ma crédibilité sur le sujet : je suis célibataire. Volontairement. Oui, parfaitement, c’est un choix. Et non, ce n’est pas une formule élégante pour expliquer que personne ne veut de moi. Je préfère le préciser avant que les spécialistes autoproclamés de ma vie sentimentale ne se lancent dans une analyse approfondie de mon cas.

Une femme qui vit seule et qui vient disserter sur l’art de s’ennuyer à deux. C’est un peu comme un végétarien qui donnerait des conseils sur la cuisson d’une côte de bœuf. Mais après tout, l’observation est un sport qui ne nécessite pas forcément de participer.

Et puis, soyons clairs : je ne m’ennuie jamais. Je sais. C’est prétentieux. Mais c’est vrai. Je lis, je regarde des séries télévisées, je tonds le gazon, je joue avec mes animaux, je cherche des sujets pour Les Dimanches Latté et je construis un poulailler. Oui, un poulailler. Parce qu’apparemment, lorsque certaines femmes disposent de quelques heures de liberté, elles prennent rendez-vous dans un spa. Moi, j’envisage des travaux de charpente pour des poules qui, soit dit en passant, ne manifesteront probablement aucune reconnaissance pour la qualité architecturale de leur résidence.

Et puis, j’ai écrit un livre. Autant vous dire que cela m’a occupée un certain temps. Entre les personnages qui n’en font qu’à leur tête, les chapitres qu’on réécrit quinze fois et les idées qui surgissent à trois heures du matin, l’ennui n’a pas vraiment eu l’occasion de déposer ses valises chez moi. Je suis parfaitement capable de passer une journée entière sans parler à un être humain et sans ressentir le moindre manque. Ce qui ne signifie pas que je sois devenue une ermite antisociale. Quoique, certains jours, la frontière soit assez mince.

Mais si je suis parfaitement à l’aise avec ma propre compagnie, il y a quelque chose qui m’angoisse davantage : l’idée de partager ma vie avec quelqu’un et de finir par ne plus rien avoir à lui dire.

Vous avez déjà remarqué ces couples au restaurant ? Ils ont commandé, échangé quelques banalités, commenté la météo, éventuellement critiqué le service. Puis arrive une interruption dans la conversation. Trente secondes, tout au plus. Panique à bord. L’un attrape son téléphone. L’autre suit. Et voilà nos deux tourtereaux, physiquement ensemble, mais mentalement à des kilomètres l’un de l’autre. Madame regarde une vidéo de chat qui tombe d’un canapé. Monsieur consulte les résultats d’un match de football disputé dans un pays dont il serait incapable de situer la capitale. Romantique, non ?

On pourrait presque imaginer une nouvelle formule pour les sites de rencontres : « Recherche partenaire pour partager de longues soirées à regarder chacun notre téléphone dans la même pièce. Complicité numérique souhaitée. »

Il y a une chanson de Gaëtan Roussel et Vanessa Paradis, Tu me manques (pourtant tu es là), qui résume à elle seule un paradoxe cruel. Et puis il y a cette évocation du « bruit des glaçons ». Quelques mots, et toute une scène se dessine. Deux personnes, probablement assises l’une en face de l’autre, un verre à la main. Elles sont là, ensemble, mais quelque chose s’est éteint. On n’entend plus les rires, les confidences, les conversations qui n’en finissent pas. On entend les glaçons.

Vous imaginez ? En arriver au point où le seul élément qui anime encore votre tête-à-tête, c’est un morceau d’eau congelée qui se cogne contre du verre. Même le réfrigérateur participe davantage à la relation.

Et derrière cette image presque banale se cache quelque chose de terriblement triste. L’autre est là, à portée de main, mais semble déjà ailleurs. On pourrait tendre le bras, toucher son épaule, lui parler. Encore faudrait-il savoir quoi lui dire. Ou avoir envie d’entendre la réponse.

On peut être seul sans souffrir de solitude. Et on peut être deux et se sentir désespérément seul. C’est précisément ce qui m’effraie. Pas l’engagement, ni les compromis, ni même l’idée de partager mon quotidien. Mais cette lente érosion de la complicité qui s’installe sans prévenir. Pas de porte qui claque, pas de valise dans l’entrée, pas de scène spectaculaire. Juste deux personnes qui continuent de partager une adresse, un abonnement Netflix et un bac à glaçons.

Je sais parfaitement qu’un couple, ça se travaille. Quoi qu’en pensent ceux qui imaginent que l’amour véritable devrait fonctionner tout seul, comme un appareil électroménager haut de gamme, avec une garantie de vingt ans et zéro entretien. Une relation demande de l’attention, des efforts, des ajustements et parfois une bonne dose de patience. Je n’ai jamais cru aux contes de fées. Même Cendrillon aurait probablement fini par s’agacer des chaussettes du prince abandonnées au pied du lit.

Mais ce qui m’angoisse, c’est le train-train quotidien qui s’installe insidieusement, jusqu’à ce qu’un jour on réalise que les échanges se résument aux courses, aux factures, aux rendez-vous et à ce qu’on va manger ce soir. Que la curiosité pour l’autre s’est doucement évaporée. Qu’on ne pose plus de questions parce qu’on croit déjà connaître toutes les réponses. Et qu’à force de partager une existence, on finit par ne plus partager grand-chose.

Attention, je ne condamne pas les habitudes. Elles peuvent être merveilleuses. Le café du matin, les petits rituels, les plaisanteries que personne d’autre ne comprend. Ce n’est pas la répétition des gestes qui m’inquiète, c’est la disparition de l’envie. Cette routine qui ne rassure plus, mais qui endort.

Et je ne juge pas ceux qui restent ensemble malgré cela. Chacun compose avec son histoire, ses raisons, ses attachements. Simplement, je ne veux pas d’une relation maintenue sous respiration artificielle par le calendrier familial et les prélèvements automatiques.

S’ennuyer ensemble ou s’ennuyer l’un de l’autre ?

Nous vivons dans une société où ne rien faire est presque devenu suspect. Vous n’avez rien prévu samedi ? Mon Dieu. Appelez les secours. Il faut sortir, voyager, découvrir, partager, publier, commenter. Même les vacances ressemblent parfois à un programme d’entraînement olympique. On rentre épuisé, mais avec suffisamment de souvenirs numériques pour alimenter les réseaux sociaux jusqu’à Noël.

Pourtant, il y a quelque chose de merveilleux dans le plaisir de ne rien faire avec quelqu’un. Regarder la pluie tomber, boire un café qui a le temps de refroidir, rester assis sur une terrasse sans avoir besoin de photographier son verre pour prouver au monde qu’on passe un moment exceptionnel.

Je crois qu’il existe une forme d’intimité assez rare : celle où l’on peut être parfaitement ennuyeux sans craindre de décevoir. Pas besoin d’être drôle, séduisant, brillant ou particulièrement inspiré. L’un lit son livre, l’autre regarde par la fenêtre. De temps en temps, quelqu’un fait une remarque parfaitement inutile. « Il va pleuvoir. » « Oui. » Et personne ne ressent le besoin d’ajouter une analyse météorologique détaillée pour éviter que la relation ne s’effondre.

Être bien avec quelqu’un, ce n’est peut-être pas avoir toujours quelque chose à lui dire. C’est ne pas avoir peur de n’avoir rien à lui dire.

Et je trouve cette idée infiniment plus romantique que bien des grandes déclarations. Parce qu’au fond, il est relativement facile d’être passionnant pendant un dîner aux chandelles. Essayez donc de l’être un dimanche de novembre, sous la pluie, avec une lessive à plier et absolument rien à raconter. Là, on commence à parler d’amour véritable.

Mais toute la nuance est là : dans un cas, on se tait parce qu’on est bien. Dans l’autre, parce qu’on a cessé de s’intéresser à la personne en face. Et ce sont deux réalités qui n’ont absolument rien à voir.

Le célibat n’est pas une salle d’attente

Vivre seule m’a appris quelque chose : je n’ai pas besoin d’une présence pour donner du sens à mes journées. Mon célibat n’est ni une punition, ni un échec, ni une période transitoire pendant laquelle je serais censée attendre qu’un homme vienne enfin donner une direction à mon existence. Merci, mais j’ai déjà un GPS. Et il m’arrive même de savoir où je vais.

Cela ne signifie pas que je ferme la porte à l’amour. Simplement, si je devais un jour partager à nouveau ma vie avec quelqu’un, j’aimerais que nous ayons encore envie de nous découvrir après dix ans, vingt ans, ou davantage. Qu’on puisse rire de nos propres absurdités, se surprendre, se raconter des choses insignifiantes avec un intérêt parfaitement disproportionné. Et aussi passer un dimanche après-midi sans programme, sans écran, sans conversation obligatoire.

Je sais que certains trouveront ma position excessive. D’autres diront qu’à trop vouloir préserver ma liberté, je risque de passer à côté d’une belle histoire. Peut-être. Mais je préfère encore assumer ce risque plutôt que de m’engager par peur de rester seule. Ce serait tout de même un comble de renoncer à une solitude que j’apprécie pour en découvrir une autre, beaucoup moins agréable, au sein d’un couple.

Je ne cherche pas une relation qui m’empêche de m’ennuyer. Je voudrais une relation dans laquelle on ne s’ennuie pas l’un de l’autre.

Alors, est-ce qu’on sait encore s’ennuyer ensemble ? Je l’espère. Et si vous avez la chance d’avoir quelqu’un avec qui vous pouvez passer deux heures sans rien faire, sans ressentir le besoin de meubler chaque minute, prenez-en soin. Vous avez peut-être trouvé quelque chose de bien plus rare qu’une passion dévorante : quelqu’un avec qui même l’ennui devient agréable.

Mais si, un soir, le bruit des glaçons devient la seule chose que vous entendez encore entre vous, posez peut-être votre téléphone. Regardez la personne en face. Et demandez-vous depuis combien de temps vous ne vous êtes pas vraiment parlé.

Quant à moi, je vais vous laisser méditer là-dessus. J’ai un nième déménagement à organiser, un livre à lire, du gazon à tondre et probablement un animal qui rêve que je lui lance la balle. Décidément, je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer. Et c’est peut-être bien mon problème.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. xoxo