Quelque part à Valleyfield, le 20 septembre 2026 – Maîtresse mais pas trop.
Il existe probablement un biais psychologique très savant pour expliquer pourquoi j’ai entretenu pendant cinq ans une relation avec un homme marié et pourquoi tout allait parfaitement bien jusqu’au jour où cet homme pourtant parfaitement raisonnable a décidé de me dire qu’il allait se séparer. Je dis « parfaitement raisonnable » avec toute l’affection que j’ai pour lui, mais aussi avec le recul nécessaire pour constater qu’il venait de dérégler un système qui fonctionnait remarquablement bien sans qu’on lui ait rien demandé. Parce que jusque-là, nous avions atteint une forme d’équilibre presque admirable : quelques « Bonjour ma chérie », des « Bonne nuit ma belle », des conversations, une complicité vieille de plusieurs années et, en moyenne, un week-end par an.
Oui. Un week-end. Par an.
Il faut ajouter un détail qui donne immédiatement à cette histoire une dimension presque géopolitique : lui vivait en France et moi au Québec. Notre adultère nécessitait donc un passeport, six heures de décalage horaire et une certaine souplesse budgétaire. À ce niveau-là, ce n’était même plus une liaison, c’était de la coopération internationale. J’aurais pu envoyer des invitations et faire imprimer des flyers : « Retrouvailles annuelles France–Québec. Échanges culturels, rapprochement diplomatique et activités diverses. »
Et quand je dis « souplesse budgétaire », je reste élégante. Parce qu’un week-end avec lui me coûtait à peu près l’équivalent d’une semaine en République dominicaine dans un tout-inclus cinq étoiles, vol compris. Sept jours. Soleil. Plage. Buffet à volonté. Cocktails. Bracelet en plastique et serviettes de bain fournies. Moi, pour le même prix, j’avais quarante-huit heures saccadées avec un homme marié et le décalage horaire au retour. Chacun ses priorités financières.
Avec le recul, je constate surtout que j’étais extrêmement mauvaise en calcul de rendement. Même en répartissant le coût sur l’année, ça restait un placement à haut risque avec très peu de liquidités et, techniquement, un actif déjà détenu par quelqu’un d’autre. Mais j’étais heureuse. Et puis contrairement au tout-inclus, je savais exactement avec qui j’allais partager ma chambre. Ce qui, dans mon historique sentimental, constituait déjà une forme de gestion prudente du risque.
Les psychologues parlent de renforcement intermittent : lorsqu’une récompense arrive de façon irrégulière, notre cerveau peut lui accorder beaucoup plus de valeur que si elle était disponible en permanence. Voilà. J’étais donc probablement un labrador devant une machine à friandises, mais avec de la lingerie plus chère, un passeport et une carte de crédit qui aurait probablement préféré la République dominicaine. Sauf que, contrairement à ce que cette explication peu flatteuse pourrait laisser penser, je n’attendais pas désespérément qu’il apparaisse. J’avais ma vie. Lui avait la sienne, ainsi qu’une épouse, détail administratif tout de même assez conséquent. Et un océan entre nous, ce qui, en matière de respect de l’espace personnel, reste difficile à battre.
Je ne passais pas mes soirées devant la fenêtre à écouter Céline Dion en murmurant : « Un jour, il la quittera pour moi. » D’abord parce que je savais très bien que ce genre d’histoire ne se termine généralement pas comme dans les films. Les hommes mariés ne quittent pas systématiquement leur femme au moment précis où la maîtresse apparaît au ralenti dans une robe blanche pendant que retentit une musique de Hans Zimmer. Et surtout, ça m’arrangeait. Je ne voulais pas récupérer l’homme avec ses valises, les chaussettes, les factures d’électricité et la question « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? ». Je voulais notre bulle. Et avec 5 500 kilomètres de distance, reconnaissons que nous avions mis toutes les chances de notre côté pour qu’elle reste hermétiquement fermée.
Il y avait sans doute aussi de la compartimentation là-dedans : cette capacité merveilleuse du cerveau humain à installer des cloisons entre différentes parties de notre existence et à décider que, tant que personne ne touche aux murs porteurs, tout va très bien. Lui était dans une pièce particulière de ma vie. Une très jolie pièce, d’ailleurs. Peu fréquentée, très bien chauffée et manifestement équipée d’un excellent lit. Une fois par an, nous nous offrions notre bouffée d’oxygène, avec, soyons honnêtes, une assez sérieuse bouffée de chaleur. Oui, il y avait du sexe. Beaucoup trop peu compte tenu de la moyenne annuelle, si vous voulez mon avis. Mais il n’y avait pas que ça.
Il y avait surtout cette étrange liberté de retrouver quelqu’un qui me connaissait déjà. C’était un ami de longue date. Pas de CV sentimental à présenter, pas de casting, pas cette période fascinante où deux adultes parfaitement constitués prétendent être des versions légèrement améliorées d’eux-mêmes avant de révéler progressivement leurs névroses, leurs ex et leur manière criminelle de charger un lave-vaisselle.
Et avec le recul, je me dis que je devrais peut-être davantage exploiter cette filière.
Note à moi-même : regarder le stock d’amis disponibles avant de retourner chercher des inconnus.
Parce que mon historique amoureux avec des hommes sortis plus ou moins de nulle part ressemble parfois au rapport annuel d’une compagnie d’assurances après une saison d’ouragans. Cela dit, rendons à César ce qui appartient aux deux derniers César : j’ai fait d’énormes progrès. Ils étaient gentils, cool, attentionnés, parfaitement fréquentables. Pour une fois, aucun gyrophare émotionnel ne clignotait dans mon champ de vision. Le problème, c’était moi. Je n’étais simplement pas prête à m’engager. Comme quoi on peut finir par choisir des hommes bien et quand même trouver une nouvelle façon de compliquer l’histoire. J’appelle ça de la croissance personnelle avec maintien des traditions.
Et puis un jour, Monsieur m’annonce qu’il avait l’intension de se séparer.
Normalement, dans le scénario officiel de la maîtresse, c’est à cet instant qu’elle débouche le champagne, appelle ses copines et commence mentalement à choisir de nouveaux rideaux. Moi, quelque chose s’est déplacé. Parce qu’il venait de commettre une erreur fondamentale : il allait supprimer l’impossible. Et l’impossible, c’était justement ce qui nous allait si bien.
Peut-être qu’un psychologue parlerait de biais du statu quo : nous avons tendance à préférer une situation connue, même imparfaite, à un changement dont nous ne maîtrisons pas les conséquences. Moi, j’appellerais plutôt ça : « Mais pourquoi tu touches à mon affaire qui marchait très bien ? »
Pendant cinq ans, je n’avais pas eu besoin de me demander si je voulais vivre avec lui. Je n’avais pas à imaginer un dimanche matin ordinaire, un mardi soir fatigué ou trois semaines consécutives ensemble. Nous avions le luxe immense de ne connaître pratiquement que les retrouvailles. Pas assez de temps pour s’engueuler sérieusement sur la température de la chambre, l’emplacement des serviettes ou la personne qui avait oublié d’acheter du café. Notre relation bénéficiait d’un avantage concurrentiel absolument déloyal : elle n’avait presque jamais à affronter la réalité.
Et la réalité, cette garce, est beaucoup moins sexy qu’un week-end volé.
Je ne sais toujours pas exactement pourquoi notre histoire n’a pas survécu à cette annonce. Peut-être que je lui ai fait trop confiance lorsqu’il m’a dit qu’il allait se séparer. Peut-être que cette possibilité m’a fait regarder notre relation autrement. Peut-être que lui aussi s’est mis à croire, pendant un instant, à une version de nous qui n’avait jamais été testée en conditions réelles. Ou peut-être que notre équilibre dépendait précisément de cette distance que nous pensions subir alors qu’en réalité elle nous protégeait.
Parce qu’il y a quelque chose d’extrêmement confortable dans une histoire dont on connaît les limites. On ne lui demande pas de devenir autre chose. On ne mesure pas son avenir. On ne choisit pas une école pour les enfants qu’on n’aura jamais ni la couleur du canapé sur lequel on ne s’engueulera pas. On prend ce qu’elle donne. Et dans mon cas, elle donnait des messages tendres, une complicité réelle, un homme que j’aimais retrouver et quarante-huit heures annuelles suffisamment intenses pour justifier, apparemment, le PIB d’un petit séjour dans les Caraïbes.
Ça me convenait.
Ce que je sais surtout, c’est que je n’ai jamais attendu qu’il me « choisisse ». Je n’étais pas sur le banc des remplaçantes avec mon petit maillot « maîtresse officielle », prête à entrer sur le terrain dès que Madame serait sortie. Je connaissais les règles, même si elles n’auraient probablement jamais obtenu l’approbation du comité international de la morale conjugale. Et cette relation, dans sa configuration complètement bancale selon les standards habituels, me convenait étonnamment bien.
Jusqu’au moment où elle a menacé de devenir normale.
Et franchement, vu ma vie sentimentale, « normale » aurait dû être le premier signal d’alarme.
Vous vous souvenez du film dont je vous parlais ? Celui où l’homme marié finit par quitter sa femme, traverse l’aéroport en courant, abandonne tout par amour et rejoint sa maîtresse sous une pluie providentielle pendant que les violons font leur travail ?
Eh bien, rassurez-vous.
Il ne s’est jamais séparé.
Finalement, la seule personne qui avait momentanément oublié que les histoires de maîtresses se terminent rarement comme au cinéma, c’était peut-être moi. Pas parce que j’attendais qu’il me choisisse. C’est justement ça, le plus ironique : je n’avais jamais demandé le rôle principal.
Pendant cinq ans, j’avais été parfaitement heureuse avec mon petit rôle récurrent, mes « Bonjour ma chérie », mes « Bonne nuit ma belle » et mon week-end annuel au tarif d’un tout-inclus. Puis, pendant un instant, on m’a fait croire que le scénario allait changer. Et j’ai eu la mauvaise idée de lire la page suivante.
Moralité : dans les histoires d’adultère, méfiez-vous moins de l’épouse que du scénariste.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. xoxo

