Les Dimanches Latte

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be silent gesture

Quelque part à Chibougamau, le 4 octobre 2026 – L’élégance de ne pas répondre

Il paraît que ne pas répondre est une preuve de maturité. C’est magnifique. Vraiment. J’aimerais beaucoup rencontrer la personne qui a inventé ce concept afin de lui demander comment elle fait. Et surtout lui répondre. Longuement.

Il faut dire que je pars avec un léger handicap : je suis française d’origine italienne. Chez moi, argumenter n’est pas un style de communication, c’est du patrimoine génétique. Je peux transformer une question sur la cuisson des pâtes en débat contradictoire avec plaidoirie finale, pièces à conviction et droit de réplique. Et même lorsque je décide héroïquement de me taire, mes mains poursuivent la conversation sans moi. Je peux ne prononcer absolument aucun mot tout en ayant manifestement exprimé trois objections, deux indignations et un « mais tu te fous de moi ? » parfaitement intelligible.

Et si, dans un effort collectif pour la paix mondiale, quelqu’un parvenait à m’immobiliser les mains, il resterait encore mon visage. Celui-là n’a signé aucun accord de confidentialité. Vous pourriez me couler dans le plâtre jusqu’aux épaules, ma face continuerait à publier des communiqués de presse. Un sourcil suffit généralement à déposer une objection. Une narine légèrement crispée vaut mise en demeure. Quant à mes yeux, ils disposent manifestement d’un permis de port d’arme dont je n’ai aucun souvenir d’avoir fait la demande. Alors lorsqu’on me conseille très sereinement : « Tu ne devrais même pas répondre », je trouve ça adorable. Comme si répondre se limitait à l’usage de la parole. Chez moi, il faudrait neutraliser la bouche, attacher les mains, administrer du Botox du front au menton et me faire regarder un mur. Et encore. Je ne garantis rien pour les narines.

Garder le silence est donc moins une preuve de maturité qu’une performance sportive. Il faut poser le téléphone, le reprendre, écrire une réponse, l’effacer, en rédiger une autre, évidemment meilleure, puis se convaincre qu’on vaut mieux que ça. Ce qui fonctionne assez bien jusqu’au moment où une petite voix intérieure fait remarquer que cette réplique était tout de même exceptionnelle et qu’il serait presque criminel d’en priver l’humanité. Alors je repose le téléphone et je vais me faire un café avant de provoquer un incident diplomatique. Chez certains, le silence est naturel. Chez moi, c’est du cardio.

Pourtant, avec les années, j’ai fini par admettre une vérité particulièrement contrariante : tout ne mérite pas une réponse. Certaines remarques sont si stupides que leur accorder trois minutes de notre existence constitue déjà une récompense disproportionnée. D’autres arrivent soigneusement emballées dans un innocent « Je dis ça comme ça… », formule universelle signifiant généralement : j’ai préparé ma petite saloperie, je vais maintenant la déposer ici et attendre de voir si elle explose. Autrefois, j’ouvrais le paquet. Aujourd’hui, j’essaie de le laisser sur la table. J’ai dit « j’essaie ». Personne n’a parlé de miracle.

Même combat avec le fameux « Sans vouloir te vexer… ». Phrase fascinante, puisque personne, dans toute l’histoire de l’humanité, ne l’a jamais fait suivre d’un compliment. Ce qui arrive derrière est invariablement une petite grenade verbale dont on vient charitablement de retirer la goupille devant vous. Et il faudrait ne pas répondre. Merveilleux.

On dit aussi qu’il ne faut jamais se disputer avec un imbécile parce qu’il vous entraîne sur son terrain et finit par gagner grâce à son expérience. C’est probablement très sage. D’autant qu’on dit également que si tous les cons se mettaient à voler, il ferait nuit noire. À bien y réfléchir, mieux vaut donc économiser son énergie : le trafic aérien est déjà suffisamment dense comme ça. Le problème, c’est que ce principe m’oblige à renoncer à d’excellentes répliques. Et ça, je le vis comme un immense gâchis intellectuel. Certaines mériteraient un cadre, d’autres une publication posthume, et quelques-unes pourraient à elles seules justifier la création d’un prix Pulitzer de l’engueulade. Mais grandir, paraît-il, consiste à choisir ses combats. Et surtout à reconnaître ceux qui sont perdus d’avance. Parce qu’on ne peut pas expliquer les couleurs à un daltonien.

Alors je sélectionne. Enfin, j’essaie. Après tout, je ne suis pas le service après-vente de la connerie humaine. Avant, je voulais toujours avoir le dernier mot. Aujourd’hui aussi, mais je travaille sur moi. Je suis en développement, pas sous garantie.

J’ai surtout longtemps cru qu’être comprise était une nécessité absolue. Il fallait expliquer, préciser, rectifier. Si quelqu’un se trompait sur mes intentions, je me sentais presque investie d’une mission de service public : rétablir les faits, avec chronologie, témoins, captures d’écran et PowerPoint si nécessaire. Jusqu’au jour où j’ai découvert une liberté assez vertigineuse : les gens ont le droit de se tromper sur moi. Ils peuvent interpréter, supposer, raconter leur version et même l’embellir s’ils ont beaucoup de temps libre. Je n’ai aucune obligation d’organiser une conférence de presse. Il n’y aura ni communiqué officiel, ni cellule de crise, ni droit de réponse à vingt heures. Tout le monde n’a pas besoin de connaître ma vérité. Et surtout, ma vérité n’a pas besoin de l’approbation de tout le monde pour rester vraie.

C’est là que le silence devient intéressant. Parce que certaines personnes ne cherchent pas une conversation, elles cherchent une réaction. Une petite phrase lancée négligemment, puis elles attendent l’étincelle. Vous réagissez, elles reculent d’un pas et vous expliquent que, vraiment, vous prenez tout beaucoup trop à cœur. Le piège est magnifique : on vous provoque, vous réagissez, puis on vous reproche d’avoir réagi. À ce niveau-là, ce n’est plus de la mauvaise foi, c’est de l’artisanat. Alors parfois, je ne donne plus le spectacle. Je regarde. Deux secondes. Trois pour les plus téméraires. Et je laisse la phrase revenir tranquillement vers son propriétaire. Le silence est parfois le miroir le plus cruel que l’on puisse tendre à quelqu’un. Une réponse permet de se défendre, de rebondir, de déplacer le sujet. Sans elle, la connerie se retrouve seule avec elle-même.

Il m’arrive donc désormais de boire une gorgée de café et de passer à autre chose. Enfin, « passer à autre chose » est peut-être une interprétation généreuse. Ma bouche ne dit rien, mes mains font parfois encore une déclaration officielle sous la table et mon sourcil gauche semble avoir créé son propre ministère des Affaires étrangères. Mais techniquement, je n’ai pas répondu. Merci de respecter ce moment historique. Je découvre aussi qu’une explication supplémentaire ne transforme pas forcément quelqu’un qui ne veut pas comprendre en personne soudainement raisonnable. Et que répéter la même chose avec des mots différents n’est pas toujours de la pédagogie. Parfois, c’est juste de l’épuisement avec du vocabulaire.

Alors ne craignez pas mes colères. Tant que je m’agace, que je réponds, que mes mains s’agitent et que mes yeux envisagent une exécution sommaire, tout va encore relativement bien : c’est que quelque chose en moi accorde encore de l’importance à ce qui se passe. On ne se bat pas longtemps pour ce dont on se fout. Le véritable signal d’alarme, c’est quand tout s’arrête. Plus de débat, plus de réplique brillante, même le sourcil est au chômage. Parce qu’il existe quelque chose de beaucoup plus définitif que la colère : la lassitude. Et, cette journée-là, je ne chercherai plus le dernier mot. Je le laisserai aux autres. On pourra dire alors que j’aurai enfin appris l’élégance de ne pas répondre. Et avec elle, celle de ne plus me retourner.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. ☕