Quelque part à Victoriaville, le 6 septembre 2026 – Donnez-leur du pouvoir, vous verrez leur vraie personnalité.
Il existe toutes sortes de tests pour cerner une personnalité. Le MBTI, l’ennéagramme, le test de Rorschach et, bien entendu, l’incontournable test du ELLE magazine qui, après douze questions d’une précision scientifique incontestable, vous apprend que vous êtes « indépendante mais sensible », que vous avez « besoin de liberté tout en recherchant la sécurité » et que, côté cœur, vous devriez « apprendre à lâcher prise ». Autrement dit, vous êtes un être humain.
Personnellement, j’en connais un beaucoup plus simple. Il ne nécessite ni psychologue, ni questionnaire, ni abonnement annuel avec le tote bag offert : donnez un peu de pouvoir à quelqu’un et regardez ce qu’il en fait. Pas besoin de lui confier les codes nucléaires. Un titre suffit parfois. Une promotion, quelques personnes sous ses ordres, une place à la table des grands, un bureau légèrement plus grand que celui d’à côté ou, pour les cas les plus sévères, la possibilité de prononcer avec gravité : « Je vais voir ce que je peux faire. » C’est fou ce que trois centimètres de galon imaginaire peuvent révéler chez un être humain.
D’ailleurs, j’en ai encore eu une démonstration il y a moins de trois jours. Toute fraîche. Presque une étude de terrain. La personne ne se présentait pas, elle se pavanait. Vous connaissez cette façon très particulière d’annoncer son nom et sa fonction qui ne signifie pas réellement « Bonjour, je suis X », mais plutôt : « Bonjour, je suis X, responsable de la zone dans laquelle je vous autorise actuellement à respirer. » Il ne manquait que le roulement de tambour. Le titre arrivait avant la personne, avec cette petite solennité propre à ceux qui ne vous indiquent pas leur fonction pour vous renseigner, mais pour vous situer immédiatement dans la chaîne alimentaire.
Certains occupent une fonction. D’autres ont besoin que la fonction occupe toute la pièce. Les premiers n’ont généralement pas besoin de rappeler qui ils sont. Les seconds semblent craindre qu’en l’absence d’annonce officielle, quelqu’un puisse commettre l’irréparable : les traiter normalement. Il y a quelque chose de presque attendrissant dans cette nécessité de brandir son titre comme un laissez-passer diplomatique. « Attention, je suis responsable de… » Très bien. Toutes mes excuses. J’ignorais que nous étions en présence d’une principauté. Et le plus amusant reste que ces démonstrations produisent souvent l’effet inverse de celui recherché. Ceux qui ont réellement de l’autorité n’ont généralement pas besoin de l’agiter sous votre nez toutes les cinq minutes. Le pouvoir tranquille impressionne. Le petit pouvoir, lui, fait beaucoup de bruit.
On dit souvent que le pouvoir monte à la tête. Je ne suis pas certaine qu’il monte où que ce soit. Parfois, tout était déjà là, soigneusement rangé derrière les sourires, les bonnes manières et cette charmante faculté à trouver tout le monde absolument formidable tant qu’il y avait quelque chose à en obtenir. Car lorsque nous dépendons des autres, nous savons être délicieux. Nous écoutons, remercions, demandons gentiment, faisons preuve d’une patience admirable et trouvons même certaines plaisanteries beaucoup plus drôles qu’elles ne le sont réellement. La dépendance possède cette vertu inattendue : elle rend parfois les cons merveilleusement bien élevés.
Puis les circonstances changent. Celui qui demandait commence à ordonner. Le « Est-ce que tu pourrais ? » devient un « Il faudrait que ». Le « Qu’en penses-tu ? » se transforme en « Voilà ce qu’on va faire ». Quant au merci, il disparaît parfois mystérieusement au moment de la prise de fonction. Sans doute une restriction budgétaire. Mais les petits chefs ne sont finalement pas les plus fascinants. Eux ont au moins la délicatesse de devenir rapidement identifiables. Les véritables artistes sont ceux qui savent parfaitement composer un personnage tant qu’ils ont quelque chose à gagner.
Ceux-là observent, s’adaptent, séduisent. Ils comprennent très vite ce que chacun souhaite entendre. Avec vous, ils seront chaleureux ; avec quelqu’un d’influent, extraordinairement disponibles ; avec celui qui ne peut strictement rien leur apporter, l’expérience devient soudain beaucoup plus instructive. On apprend finalement assez peu sur quelqu’un en observant sa manière de traiter son supérieur. Tout le monde sait être charmant devant celui qui signe les chèques, décide des promotions ou ouvre les portes. Le serveur, l’assistante, le stagiaire ou le collègue sans influence sont souvent de bien meilleurs tests de personnalité. La gentillesse est une très belle qualité. Elle devient simplement moins impressionnante lorsqu’elle fonctionne comme un placement financier.
Et puis il y a les fourbes. Les vrais. Ceux qui modulent leur personnalité avec une précision presque professionnelle. Ils disent à Pierre ce que Pierre veut entendre, expliquent à Paul qu’ils ont toujours pensé exactement comme lui et assurent à Jacques qu’entre eux, vraiment, ils peuvent tout se dire. Il faut reconnaître que l’exercice demande une certaine organisation. Se souvenir de ce que l’on a raconté à chacun tout en conservant l’air parfaitement sincère relève parfois davantage de la gestion de projet que de la simple hypocrisie. Ils ne mentent d’ailleurs pas forcément. Ce serait presque trop grossier. Ils adaptent, omettent, suggèrent, déplacent légèrement la vérité jusqu’à ce qu’elle épouse parfaitement les contours de leur intérêt du moment. La fourberie élégante préfère toujours le sur-mesure.
Et cela fonctionne. Parfois longtemps. Parce que nous avons tendance à croire ce que l’on nous montre, surtout lorsque ce que l’on nous montre nous plaît. Mais jouer un personnage demande de la constance et personne n’est impeccable éternellement. Le masque ne tombe d’ailleurs presque jamais avec fracas. Les gens ne se lèvent pas au milieu d’un dîner pour annoncer : « Mes chers amis, je tiens à vous informer que je suis en réalité profondément exécrable. » Ce serait pourtant pratique. Non, la vérité arrive par petites fissures : une remarque inutilement méprisante, une humiliation déguisée en plaisanterie, une promesse oubliée dès qu’elle ne sert plus à rien, le mérite du travail d’un autre que l’on récupère discrètement, une personne que l’on cesse de saluer lorsqu’elle n’est plus utile, un sourire qui disparaît une demi-seconde trop tôt. Et un jour, tous ces détails finissent par former une image : « Ah. Ce n’était donc pas une mauvaise journée. C’était toi. »
Chassez le naturel, il revient au galop. Le proverbe a beau avoir quelques siècles au compteur, il n’a pas pris une ride. On peut tenir un rôle longtemps, parfois remarquablement bien. Mais il suffit d’un peu trop de confort, d’assurance ou d’impunité pour que la mise en scène commence à se fissurer. Car le pouvoir ne fabrique pas nécessairement l’arrogance, la mesquinerie ou le mépris. Il leur retire simplement certaines raisons de se cacher. Et c’est peut-être là que réside la véritable élégance : non pas dans ce que l’on peut faire, mais dans ce que l’on pourrait se permettre de faire aux autres et que l’on choisit pourtant de ne pas faire.
Il existe d’ailleurs un dernier test, particulièrement savoureux : après avoir donné du pouvoir à quelqu’un, retirez-le. Là, je conseille le café. Et éventuellement du popcorn. Le téléphone sonne moins, les invitations se raréfient, les gens qui riaient très fort à certaines plaisanteries découvrent soudain qu’elles étaient moyennes. C’est une période difficile pour l’humour. Et ceux qui avaient fini par confondre leur fonction avec leur importance découvrent une vérité assez désagréable : les égards attachés à une chaise repartent parfois avec la chaise.
Finalement, nul besoin de démasquer qui que ce soit. Les masques ont cette fâcheuse tendance à devenir inconfortables avec le temps. Il suffit d’attendre. Les gens finissent généralement par se présenter eux-mêmes. Parfois, ils mettent quelques années. Parfois, il suffit de leur donner un titre et trois centimètres de galon imaginaire. Et si vraiment vous avez encore un doute sur leur personnalité, il restera toujours le test du ELLE magazine.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. ☕

