Les Dimanches Latte

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charming frog prince figurine in natural light

Quelque part à Longueuil, le 30 septembre 2026 – L’enchantement, malgré tout.

J’ai longtemps cru que l’enchantement était réservé aux enfants, aux films de Noël et aux femmes qui possèdent des paniers en osier parfaitement assortis dans lesquels elles rangent des plaids couleur avoine. Des femmes qui se réveillent avec une peau lumineuse, méditent avant le lever du soleil et commencent leur journée par un grand verre d’eau tiède citronnée parce que, paraît-il, il faut « prendre soin de soi ». L’acidité répétée pouvant contribuer à l’érosion de l’émail des dents, j’admire beaucoup cette conception du bien-être qui consiste à attaquer son patrimoine dentaire avant même le petit-déjeuner.

Personnellement, à six heures du matin, ma seule démarche holistique consiste à vérifier combien de temps il me reste avant d’être légalement obligée d’ouvrir les yeux. Je ne manifeste rien. Je ne visualise pas ma journée idéale. Je ne remercie pas l’univers. À cette heure-là, l’univers et moi avons conclu un accord très simple : il me fout la paix et j’évite de porter plainte. J’avais donc classé l’émerveillement avec les licornes, les princes charmants, les détox et les réunions qui « ne prendront que cinq minutes » : parmi ces concepts extrêmement séduisants dont l’humanité continue de parler malgré une accumulation assez préoccupante de preuves contraires.

Et puis j’ai vieilli. Pas énormément, évidemment. Juste suffisamment pour comprendre que « ça va passer » est une unité de temps particulièrement imprécise, que certaines personnes peuvent vous décevoir avec une créativité admirable et qu’un dimanche sans obligation constitue une expérience mystique à part entière. À vingt ans, je pensais que l’enchantement ressemblait à un billet d’avion, une nuit qui ne devait jamais finir ou un homme capable de me regarder comme si j’étais la seule femme dans la pièce. Aujourd’hui, un rendez-vous annulé à la dernière minute peut provoquer chez moi une euphorie comparable. On appelle cela la maturité. Ou la fatigue. Les spécialistes hésitent encore.

Le problème, lorsqu’on devient adulte, c’est qu’on finit par connaître les ficelles. On sait que le Père Noël n’existe pas, que les photos ont des filtres, que « je te rappelle » possède une espérance de vie inférieure à celle d’un moustique et que les grandes déclarations prononcées à deux heures du matin devraient toujours être soumises à un contrôle d’alcoolémie. On a vu les coulisses. Les décors en carton. Les raccords de peinture. On sait que les belles histoires ont parfois des lendemains lamentables et que certaines promesses sont livrées sans service après-vente. À force, on développe cette élégante maladie des adultes fonctionnels : le désenchantement. On ne s’étonne plus de grand-chose. On anticipe. On relativise. On soupire avec expérience. On devient formidablement difficile à impressionner et légèrement pénible à table.

Pourtant, il arrive encore que quelque chose passe à travers l’armure. Rien de spectaculaire. C’est même ce qui est vexant. Après avoir passé des années à imaginer que les grands bouleversements seraient accompagnés d’un orchestre symphonique, on découvre qu’ils peuvent tenir dans une tasse de café absolument parfaite. Une chanson entendue au moment précis où il ne fallait surtout pas l’entendre. La lumière de fin d’après-midi sur un mur. Un fou rire indécent dans un endroit où l’on devrait se tenir correctement. Un chien endormi dans une position qui prouve définitivement que la colonne vertébrale est une théorie. Une bouteille ouverte un mardi simplement parce qu’elle était là et nous aussi. Quelqu’un qui vous regarde une seconde de plus que nécessaire. Le silence après une journée trop bruyante. Ce sont des choses minuscules, parfaitement inutiles, impossibles à inscrire dans un agenda et qui, pendant quelques secondes, remettent pourtant tout à sa place.

C’est peut-être cela que j’aime désormais dans l’enchantement : il n’a aucune ambition. Contrairement au bonheur, devenu une véritable multinationale avec objectifs annuels, séminaires et département marketing. Il faut être heureux. Construire son bonheur. Le cultiver. L’entretenir. Sortir de sa zone de confort, trouver sa mission, pratiquer la gratitude, respirer correctement, boire deux litres d’eau et, si possible, posséder une plante verte qui ne meurt pas dans les trois semaines. Il faudrait également être alignée. Avec quoi, personne ne l’explique jamais très clairement, mais il paraît indispensable de l’être. Personnellement, certains matins, parvenir à enfiler deux chaussettes de la même couleur me semble déjà témoigner d’une remarquable cohérence intérieure.

L’enchantement est moins administratif. Il ne demande aucun effort de développement personnel. Il se fiche de savoir si nous sommes devenus la meilleure version de nous-mêmes — expression terrifiante qui suppose qu’une version bêta circule actuellement quelque part. Il arrive sans prévenir, s’installe quelques instants et repart avant qu’on ait eu le temps de l’analyser jusqu’à la mort. Il ne promet rien. C’est probablement pour cela qu’il déçoit si peu. Il n’exige même pas que la vie aille bien. Au contraire. Il semble avoir une préférence assez douteuse pour les périodes bancales, les journées ratées et les moments où l’on avait précisément décidé que l’humanité entière pouvait aller se faire voir. C’est souvent là qu’un détail ridicule surgit et nous arrache malgré nous un sourire. Une trêve minuscule. Presque insolente.

Il faut dire qu’avec les années, le cynisme devient confortable. Il protège remarquablement bien des courants d’air sentimentaux. Ne rien attendre permet de ne pas être déçu, ne croire en rien évite quelques chutes et lever les yeux au ciel donne une contenance formidable lorsqu’on n’a plus aucune idée de ce qu’on fait. Le sarcasme, personnellement, m’a toujours semblé plus fiable que la pensée positive. Il ne résout rien, certes, mais il possède l’immense avantage de rendre certaines catastrophes beaucoup plus drôles. Et puisqu’il faut parfois traverser l’incendie, autant pouvoir faire une remarque désobligeante sur la décoration en sortant.

Mais le cynisme a un défaut : si on le laisse faire, il finit par tout bouffer. Les surprises, les élans, l’enthousiasme, cette petite seconde absurde pendant laquelle quelque chose nous touche avant que notre cerveau ait eu le temps d’intervenir pour expliquer pourquoi c’est probablement une mauvaise idée. À force de vouloir éviter d’être dupe, on risque surtout de devenir spectateur. Très lucide. Très protégé. Et terriblement difficile à émerveiller. Ce serait quand même une façon assez triste de gagner.

Alors non, je ne crois plus aux contes de fées. J’ai lu les petites lignes du contrat. Je sais que les carrosses redeviennent citrouilles, que les princes ont parfois des problèmes d’engagement et que les chaussures inconfortables sont rarement le début d’une grande histoire d’amour. Je sais aussi que certaines blessures ne deviennent pas de merveilleuses leçons de vie, contrairement à ce qu’affirment les citations écrites en lettres dorées sur fond de coucher de soleil. Parfois, une épreuve est simplement une saloperie. Elle ne nous rend pas forcément meilleurs, plus sages ou mystérieusement reconnaissants. Elle nous laisse surtout avec quelques cicatrices, un sens de l’humour discutable et une capacité impressionnante à repérer les emmerdes à cinquante mètres.

Et c’est justement pour cela que je tiens à l’enchantement. Pas celui qui maquille la réalité. Celui qui lui survit.

Il y a quelque chose de presque subversif à rester capable d’être touché après avoir appris tout ce que l’on sait. À rire franchement après avoir pleuré pour de mauvaises raisons. À ouvrir une bonne bouteille sans attendre qu’une occasion officielle nous en donne l’autorisation. À mettre une chanson trop fort. À regarder un ciel devenir rose comme si personne ne nous avait prévenus que cela arrivait tous les soirs depuis quelques milliards d’années. À aimer encore les commencements en sachant parfaitement que certaines fins sont dégueulasses. Ce n’est pas de la naïveté. La naïveté consiste à croire que rien de mauvais n’arrivera. L’enchantement adulte consiste à savoir que si, probablement, à un moment particulièrement peu pratique — et à commander quand même le dessert.

Je ne cherche donc plus une vie extraordinaire. Le mot lui-même me fatigue un peu. Nous avons déjà suffisamment de pression pour réussir nos carrières, nos relations, nos corps, nos vacances, nos dîners et apparemment même nos dimanches. Je n’ai aucune envie de réussir ma vie au point d’oublier de la regarder. Je préfère les instants qui n’améliorent rien, ne construisent aucune marque personnelle et ne produisent aucun résultat mesurable. Ceux dont on ne peut rien faire d’autre que les vivre. Ils ne sauveront peut-être pas le monde. Ils ne nous sauveront probablement pas non plus. Mais ils empêchent parfois quelque chose en nous de se refermer complètement.

Je ne veux pas d’une vie enchantée. Je me méfierais immédiatement. Il y aurait certainement un abonnement caché et des frais de résiliation. Je veux seulement garder assez de place pour ces secondes où, malgré tout ce que je sais, malgré ce que j’ai vu, perdu, compris et parfois regretté, quelque chose parvient encore à me surprendre. Et ne jamais devenir assez blasée pour détourner les yeux quand l’enchantement passe.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. xoxo