Les Dimanches Latte

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black and white protest sign don t give up

Quelque part à Mirabel, le 23 août 2026.

Il y a des moments dans la vie où l’on est persuadé que ça y est. Enfin. Les choses vont bouger. On va décrocher ce poste, obtenir cette promotion, changer de boulot, lancer ce projet, gagner mieux sa vie ou simplement atteindre ce merveilleux stade de l’existence où l’on ne consulte plus son compte bancaire avec la même appréhension qu’un résultat d’analyse. Tous les signaux semblent au vert. Enfin… « tous ». Disons que deux ou trois événements ont vaguement pris la même direction et que notre cerveau, ravi de participer, a immédiatement organisé la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de notre nouvelle vie. On se projette, on imagine, on commence presque à choisir les rideaux. Et puis rien. Silence radio. Ou mieux : « On revient vers vous très rapidement. » Cette phrase absolument fascinante dans laquelle le mot « rapidement » peut désigner une période comprise entre quarante-huit heures et la prochaine apparition de la comète de Halley.

C’est généralement à ce moment-là que la persévérance entre en scène. Sur le papier, elle est magnifique. Noble. Inspirante. Presque sexy. On imagine une femme déterminée marchant vers son destin, cheveux au vent, musique épique en fond sonore. Dans la vraie vie, elle est surtout devant son ordinateur à 22 h 43, en pyjama, en train de rafraîchir sa boîte mail alors qu’elle sait parfaitement qu’aucun DRH sain d’esprit ne lui écrira à cette heure-là. Mais sait-on jamais. Car persévérer n’a finalement pas grand-chose à voir avec les « NEVER GIVE UP » posés sur un coucher de soleil Instagram. C’est supporter ce qui dure plus longtemps que prévu, ce qui dérange nos plans, bouscule notre ego et nous oblige parfois à avaler quelques couleuvres qui, manifestement, ont suivi un programme nutritionnel très sérieux. C’est aussi écouter les avis merveilleusement encourageants de ceux qui savent. « Ton projet est ambitieux. » Merci. « Le marché est compliqué. » Sans blague. « Tu sais, dans le contexte actuel… » Ah, le contexte actuel. Ce formidable couteau suisse conversationnel qui permet de décourager à peu près n’importe quelle initiative depuis probablement l’invention de la roue.

Vouloir une situation meilleure, dans sa vie comme dans son travail, suppose pourtant d’accepter une période assez ingrate : celle où l’on n’est déjà plus vraiment satisfait de ce que l’on a, sans avoir encore obtenu ce que l’on cherche. On se retrouve dans une sorte de salle d’attente existentielle sans magazine intéressant, où les certitudes commencent doucement à se faire la malle. Est-ce que j’ai raison ? Est-ce que je vise trop haut ? Est-ce que j’en suis capable ? Est-ce que je devrais revoir mes ambitions ? Et pourquoi ai-je soudainement envie de changer de coiffure ? C’est évidemment à cet instant précis que Brigitte surgit avec son extraordinaire sens du timing : « Alors, ça en est où ton projet ? » Nulle part, Brigitte. Il est 18 h 30, je bois un verre et j’essayais justement de ne pas y penser. Merci pour cette intervention.

Le véritable enjeu est alors de savoir si l’on doit continuer ou lâcher prise. Parce qu’il existe une frontière, parfois très fine, entre la persévérance et l’obstination. La première consiste à rester fidèle à une direction tout en étant suffisamment intelligente pour modifier l’itinéraire. La seconde consiste à courir dix-sept fois dans le même mur en espérant qu’à la dix-huitième il aura développé de l’empathie. Spoiler : le mur s’en fout. On peut changer de stratégie, revoir son approche, contacter d’autres personnes, apprendre quelque chose de nouveau, accepter un détour et même reconnaître que notre idée de départ n’était peut-être pas aussi géniale qu’elle nous semblait après deux lattés et une soudaine poussée d’enthousiasme. Modifier le chemin n’est pas renoncer à la destination. C’est parfois simplement arrêter d’utiliser Waze alors qu’il nous envoie pour la quatrième fois dans un champ.

Il faut aussi une certaine dose d’insolence pour vouloir mieux. Celle qui permet de se demander : pourquoi pas moi ? Pourquoi pas ce poste, ce salaire, cette responsabilité, cette entreprise, ce projet ou cette liberté ? Nous sommes curieusement beaucoup plus doués pour imaginer l’échec que la réussite. Trois jours sans réponse à un mail et notre cerveau a déjà écrit le scénario complet : ils ont choisi quelqu’un d’autre, notre carrière est terminée et nous finirons probablement par vendre des bracelets artisanaux sur un marché médiéval. En revanche, envisager sérieusement que tout puisse fonctionner semble soudain d’une prétention absolument extravagante. « Ne nous emballons pas », murmure Gérard, notre cerveau, après avoir pourtant passé les quarante-cinq dernières minutes à imaginer notre ruine professionnelle, financière et sociale. Gérard est formidable. Gérard n’a jamais monté un projet de sa vie, mais il a beaucoup d’opinions.

Et puis il y a les coups. Ceux qui ne font pas rire sur le moment. Un refus, une promesse qui s’évapore, une opportunité qui passe sous le nez, quelqu’un d’autre qui obtient ce que l’on convoitait. Être combative ne rend pas imperméable à la déception. On peut avoir du caractère et passer une soirée entière à bouder l’humanité avec un latté, du chocolat et la ferme conviction que les gens sont globalement très décevants. Ce n’est pas incompatible. La guerrière a aussi le droit d’être vexée. Elle évitera simplement d’envoyer à 23 h 48, après trois verres de vin, le magnifique mail qu’elle vient de rédiger et qui commence par : « Puisque vous n’avez manifestement pas compris mon potentiel… » On l’écrit. Ça soulage. On le relit. Ça fait peur. On le supprime. Ça sauve une carrière.

Il faut surtout se rappeler que vouloir mieux ne signifie pas accepter n’importe quoi pour l’obtenir. Certaines batailles ne méritent pas notre énergie. Certains environnements ne changeront pas. Certaines personnes non plus — inutile d’y sacrifier cinq années supplémentaires dans l’espoir d’un miracle administratif, professionnel ou sentimental. Savoir partir peut être aussi courageux que savoir rester. Mais lorsqu’on croit réellement à une direction, qu’elle correspond à ce que l’on veut devenir et qu’elle peut nous conduire vers quelque chose de plus juste, plus grand ou simplement plus heureux, alors il serait dommage d’abandonner uniquement parce que le calendrier n’a pas eu la délicatesse de respecter le nôtre.

Car un délai n’est pas forcément un échec. Une porte fermée n’est pas nécessairement un verdict sur notre valeur. Et un détour n’est pas toujours une mauvaise nouvelle. Parfois, ce que nous voulions absolument n’était finalement pas ce qu’il nous fallait. Parfois, quelque chose de mieux apparaît plus tard et tout prend soudainement un sens. Et parfois, soyons honnêtes, rien ne prend de sens du tout : c’était juste la merde. Il ne faut pas non plus transformer chaque catastrophe en leçon de vie avec une branche d’eucalyptus, une bougie beige et une citation Pinterest. Certaines expériences sont nulles. Point. Leur seule contribution à notre développement personnel aura été de nous apprendre à repérer les cons beaucoup plus rapidement. Ce qui, finalement, constitue déjà une compétence transférable.

Alors oui, quand on croit vraiment qu’une autre situation, une autre carrière ou une autre façon de vivre nous correspond davantage, il faut oser y aller. Sans confondre courage et aveuglement, ambition et acharnement, patience et sacrifice. On avance, parfois vite, parfois beaucoup moins, avec des journées où l’on se sent capable de conquérir le monde et d’autres où réussir à répondre à trois mails paraît déjà relever de l’exploit olympique. Peu importe. Une vie meilleure ne se construit pas toujours avec de grandes décisions spectaculaires. Elle se construit aussi avec cette petite obstination intelligente qui nous fait recommencer le lendemain, différemment, parce qu’au fond on sait très bien pourquoi on est parti.

Si tout cela était simple, tout le monde serait riche, heureux, épanoui, parfaitement hydraté, ferait du Pilates à six heures du matin et posséderait une immense cuisine beige avec un îlot central sur lequel personne ne cuisine jamais. Manifestement, il y a eu un problème dans la distribution. Alors quand vous savez que quelque chose de meilleur vous attend peut-être de l’autre côté, ne vous arrêtez pas simplement parce que le trajet est plus long que prévu. Gardez votre cap, votre humour et, si possible, votre dignité. Pour le reste, il y a le latté. Il ne résout absolument rien, mais quitte à traverser une crise existentielle, autant qu’elle ait de la mousse.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité.