Les Dimanches Latte

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Quelque part à Trois-Rivières, le 5 juillet 2026 – Il paraît que la gentillesse est gratuite. Je confirme. Ce sont les conséquences qui coûtent cher.

« Être gentil, ça ne coûte rien. » Voilà une de ces phrases qu’on adore répéter. Elle est rassurante, consensuelle, parfaite pour être imprimée sur un mug ou publiée sur les réseaux sociaux avec une photo de coucher de soleil. Personne ne la remet en question. Moi, si.

Parce qu’avec quelques années de recul, et quelques rencontres dont je me serais bien passée, je me demande si la gentillesse est réellement gratuite. Je ne parle pas des petits gestes du quotidien : tenir une porte, sourire à une inconnue, remercier un serveur ou laisser passer une voiture. Ceux-là ne coûtent effectivement rien. Au contraire, ils rendent la vie un peu plus agréable. Je continuerai toujours à les faire.

Non, je parle de cette autre gentillesse. Celle qui consiste à faire confiance, à tendre la main, à partager son expérience, à encourager quelqu’un, à croire que les autres fonctionnent avec les mêmes valeurs que vous.

C’est à ce moment-là que la gentillesse cesse d’être gratuite. La note arrive toujours. Et, curieusement, ce ne sont jamais ceux qui en ont profité qui la paient.

Parce qu’il existe une catégorie de personnes qui vous sourient avec une sincérité presque touchante… tout en vérifiant discrètement si votre chaise leur irait mieux qu’à vous. Ils vous félicitent en public, vous applaudissent parfois même, avant de se demander comment récupérer votre place. Pas parce qu’ils sont plus compétents. Parce qu’ils sont persuadés qu’ils le sont. Plus les compétences sont modestes, plus les certitudes sont bruyantes. C’est un phénomène fascinant. La science devrait sérieusement se pencher sur la question.

J’ai essayé pourtant. Plus d’une fois. J’ai laissé le bénéfice du doute, accordé une deuxième chance, parfois une troisième. Puis je me suis rendu compte qu’à force de vouloir comprendre les autres, on finit par s’oublier soi-même. Et ça, ce n’est plus de la gentillesse. C’est de l’usure.

Le plus ironique, c’est que lorsque vous cessez enfin d’être disponible pour tout le monde, certains vous trouvent soudain froide, distante, voire arrogante. Comme si le simple fait de poser une limite était devenu un défaut de caractère. En réalité, ils ne regrettent pas votre gentillesse. Ils regrettent simplement de ne plus pouvoir en profiter.

J’ai longtemps cru qu’il fallait être gentil pour être une belle personne. Puis j’ai rencontré des gens. Depuis, je sais qu’il vaut mieux être lucide que disponible.

Aujourd’hui, je fais une différence essentielle : je reste polie avec tout le monde, mais je ne suis gentille qu’avec ceux qui savent ce que ce mot signifie. La politesse est une règle de savoir-vivre. La gentillesse, elle, est un cadeau. Et comme tous les cadeaux, elle mérite d’être offerte à ceux qui en prennent soin.

À ceux qui confondent loyauté et faiblesse. À ceux qui sourient avec les lèvres pendant que leur ambition grince des dents. À ceux qui pensent qu’on progresse plus vite en essayant de pousser les autres de leur chaise plutôt qu’en construisant la leur… Je leur offre désormais quelque chose de beaucoup plus adapté : une distance très respectueuse, un sourire parfaitement poli… et une porte que je referme doucement derrière moi. Sans la claquer, ce serait terriblement impoli. Avec le temps, j’ai découvert qu’on pouvait envoyer quelqu’un très loin sans jamais hausser le ton. C’est même beaucoup plus efficace. Les personnes mal intentionnées sont préparées aux cris, aux disputes, aux longues explications. En revanche, elles ne savent jamais quoi faire face à quelqu’un qui leur répond avec un calme olympien : « Je vous souhaite sincèrement le meilleur… mais très loin de moi. » J’appelle ça de l’écologie émotionnelle. Je recycle enfin mon énergie au lieu de la déposer dans les poubelles des autres. Je ne coupe plus les ponts, je retire simplement mon nom des panneaux de signalisation. Et, finalement, je ne rends plus les coups : je retire l’accès. C’est infiniment plus silencieux… et beaucoup plus efficace.

Alors non, je ne suis plus gentille avec tout le monde. Pas avec ceux qui avancent un sourire aux lèvres et un couteau dans la manche. Pas avec ceux qui pensent que ma bienveillance est un aveu de faiblesse. Pas avec ceux qui considèrent que grimper est plus facile lorsqu’on utilise les épaules des autres comme marchepied.

Finalement, je crois que le célèbre proverbe est incomplet. La gentillesse ne coûte peut-être pas d’argent, mais elle demande du temps, de l’énergie, de la confiance et parfois quelques illusions. C’est précisément pour cela qu’elle est précieuse. Être gentil ne signifie pas être naïf.

Je continue d’investir dans l’humain. J’ai simplement appris à regarder le bilan avant de signer le chèque. Dorénavant, mon cœur même s’il reste encore ouvert pour certains, on n’y entre plus sans invitation.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. 😉