Quelque part à Montréal, le 19 avril 2026 – L’amitié, cette anomalie durable
On m’explique – toujours avec cette bienveillance légèrement condescendante qu’on réserve aux femmes «qui n’ont juste pas encore compris » – que si je crois davantage en l’amitié qu’en l’amour, c’est parce que je n’ai pas encore rencontré « le bon ». Le bon. Comme un millésime rare, introuvable, que certaines auraient la chance de goûter pendant que d’autres patientent… indéfiniment.
Alors oui, bien sûr. Accrochons-nous à ça. C’est rassurant. Ça évite surtout de regarder le reste. Parce que pendant que certains attendent le grand amour comme on attend une livraison en retard, moi j’ai reçu autre chose. Moins spectaculaire, moins vendeur, infiniment moins instagrammable, mais étonnamment bien fort et fonctionnel : Ils s’appellent les amis. Des vrais. Pas les figurants des bons moments. Pas les silhouettes floues des soirées trop pleines. Non. Ceux qui restent quand il n’y a plus rien à raconter, plus rien à montrer, plus rien à embellir. Ceux qui vous voient sans lumière flatteuse et qui, étrangement, ne prennent pas la sortie.
L’amour, lui, adore la mise en scène. Il entre comme une évidence, parle comme une promesse, agit comme une urgence. Il vous fait croire que tout commence, que tout compte, que tout est unique, jusqu’au moment très précis où tout devient optionnel. Et là, soudainement, plus personne. Ou pire : des explications. Longues, brillantes, parfaitement inutiles.
On pardonne beaucoup à l’amour. Ses excès, ses absences, ses incohérences. On appelle ça de la passion, parce que c’est plus élégant que de dire instabilité. L’amitié, elle, n’a pas ce luxe-là. Elle n’impressionne personne. Elle ne dramatise rien. Elle est là. Point. Et dans un monde obsédé par l’intensité, cette constance frôle presque l’indécence.
J’ai vu des amours fulgurants s’évaporer plus vite que leurs promesses, des « toujours » se renégocier à la baisse en quelques semaines, surtout au moment précis où je fais le vide, où je m’isole, où j’ai besoin d’un espace si vaste qu’il en devient le miroir des Grandes Prairies. Là, l’amour s’impatiente, questionne, force, parfois s’effondre. Les vrais amis, eux, n’enfoncent pas la porte. Ils respectent le retrait, attendent que je sorte de ma grotte, pour en parler… ou pas. Mais une chose est certaine, ils sont toujours là.
Alors non, ce n’est pas que je n’ai pas trouvé « le bon » . C’est simplement que j’ai cessé de confondre intensité et fiabilité. Et ça dérange. Dire qu’on fait davantage confiance à l’amitié… ça met mal à l’aise. Ça oblige à admettre que ce qui dure vraiment n’est pas toujours ce qu’on glorifie.
Après tout, libre à chacun de s’accrocher à ce qui le rassure. Moi, j’ai choisi les gens. Ceux qui traversent le temps quand moi je traverse les continents. Ceux qui restent, même quand je pars. J’ai des amitiés qui tiennent depuis plus de trente ans, indifférentes aux fuseaux horaires, aux distances, et à l’endroit exact où je décide de poser ( ou non ) mes valises sur cette planète.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. xoxo

