Quelque part à Montréal, le 5 avril 2026 -Vieillir, c’est un privilège.
On l’oublie avec une facilité déconcertante, comme si chaque année était une faute de goût, une ride mal placée, une preuve à effacer. Pourtant, il suffit de regarder autour de soi (vraiment regarder) pour se rappeler que tout le monde n’a pas cette chance. On a tous perdu quelqu’un trop tôt. Moi, j’avais 26 ans. Mon père, lui, 56. Alors non, les rides ne sont pas un drame. Elles sont la trace visible de quelque chose de beaucoup plus précieux : le temps qu’on a eu.
Mais faut-il vieillir à n’importe quel prix ?
Prenons ce petit miracle moderne qu’on appelle Botox. Derrière le vernis clinique et les promesses lissées, on parle quand même d’une toxine botulique de type A: une neurotoxine produite par Clostridium botulinum, purifiée, stabilisée… et injectée pour une seule et unique mission: paralyser les muscles du visage. Oui, paralyser. Mais avec élégance, bien sûr. Avec subtilité. Pour « rafraîchir ».
Il y a quelque chose de délicieusement ironique dans cette idée : chercher à paraître plus vivant… en immobilisant ce qui nous anime. Choisir de figer ce qui exprime, ce qui trahit, ce qui raconte. Parce qu’un visage, ce n’est pas qu’une surface. C’est un langage. Et moi, les masques, je ne les ai jamais aimés. Ni ceux qu’on porte sur la peau, aplanis et impeccables jusqu’à en devenir muets, ni ceux qu’on enfile à l’intérieur pour éviter de dire, de montrer, d’être.
Je ne suis pas parfaite, une année lumière loin de là, mais je n’ai jamais su tricher avec ce qui passe dans mes yeux. Chez moi, tout se voit. Les silences parlent, les expressions débordent, et parfois, même sans un mot, tout est déjà dit. Alors l’idée de polir ça, de neutraliser cette vérité-là… très peu pour moi.
Et là, je sens déjà les cliniques d’esthétique grincer doucement des dents. Je dois probablement perdre des points quelque part dans un tableau Excel du rajeunissement global. Tant pis. J’assume pleinement mon droit fondamental à lever un sourcil, froncer le nez et sourire de travers quand la vie l’exige.
Parce que derrière cet effet « porcelaine», il y a surtout une absence. Plus de nuance, plus de relief, plus de spontanéité. Un visage qui ne bouge plus, c’est un visage qui ne raconte plus grand-chose. Et pour avoir, disons… effleuré de près cette étrange sensation d’immobilité, je peux vous assurer que ce n’est ni confortable, ni désirable, ni franchement glamour.
Alors oui, vieillir marque. Mais ces marques sont des preuves. Des preuves qu’on est encore là, qu’on ressent encore, qu’on vit encore. Et entre un masque parfaitement figé et un visage qui dit tout, même un peu trop parfois… je choisis sans hésiter l’authenticité.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. 😘

