Quelque part à Marieville, le 22 mars 2026 (en retard sur l’horaire de 9am) – Vivre seule : ce luxe que tout le monde trouve louche
Il paraît que je vis seule. C’est fascinant comme certains arrivent à résumer une vie entière à une case vide, comme si tout ce qui ne parle pas, ne compte pas. Parce que bon, entre quatre poules, dont une clairement investie d’un pouvoir qu’on ne lui a jamais donné, trois chiens aux opinions très arrêtées, deux chats étonnamment sociables, une tortue qui médite sur mes choix depuis des années et deux poissons probablement en train de fomenter quelque chose… on va dire que la solitude est un concept assez… flexible. Mais visiblement, ça ne suffit pas à rassurer. Il faut de l’humain. Du bruit. De la présence validée socialement. Sinon, ça inquiète.
« Tu vis seule ?» C’est rarement une question neutre. Il y a toujours ce petit fond d’analyse clinique, comme si j’étais en phase d’observation, en attente d’un retour à la normale. Sauf que la normale, pour moi, c’est précisément ça. Le calme. L’espace. L’absence de négociation permanente. Ne pas avoir à expliquer pourquoi je n’ai pas envie de parler. Ne pas devoir traduire mes silences en quelque chose de rassurant pour quelqu’un d’autre. Exister sans commentaire. Apparemment, c’est suspect.
Ce qui est encore plus troublant, c’est que je ne suis pas seule par défaut. Je pourrais être entourée. Je pourrais remplir, meubler, faire du bruit pour correspondre à quelque chose de plus acceptable. Mais non. J’ai choisi le silence plutôt que le faux. J’ai choisi la cohérence plutôt que les grandes phrases sans suite. Parce que « tu me manques », c’est très beau, vraiment. Très fluide. Très léger à prononcer. Mais étonnamment lourd à concrétiser. On manque à beaucoup de gens, à distance. Dans les messages. Dans les intentions. Mais beaucoup moins dans les actes. Et à force, ça devient presque un talent : être profondément absent tout en se disant très présent.
Alors j’ai arrêté d’interpréter. C’est un sport fatigant, d’inventer des raisons élégantes à l’absence des autres. J’ai arrêté de transformer le minimum en preuve d’affection, d’habiller le vide avec de la compréhension. J’ai regardé les choses telles qu’elles sont, sans filtre, sans effort pour adoucir. Et étrangement, ça simplifie tout. Faire le tri, ce n’est pas devenir dure, c’est devenir précise. Précise sur ce qui mérite d’entrer dans ma vie. Et surtout, sur ce qui n’y a plus sa place.
Évidemment, il y a des inconvénients. Personne pour dire « ça va aller » après une mauvaise journée. Mais trois chiens qui, sans un mot, sentent tout et se collent à moi comme s’ils avaient signé un contrat émotionnel que personne ne leur a demandé. Personne pour partager un café, mais une poule qui considère que mon espace personnel est une notion discutable. Personne pour débattre le soir, mais deux chats aimables qui s’invitent avec une aisance déconcertante, comme s’ils avaient toujours été attendus. Honnêtement, j’ai connu des compagnies humaines moins fines.
Et puis il y a cette bulle. Celle que j’ai construite, lentement, sans bruit, sans annonce. Une bulle qui n’est pas fermée, mais qui n’est plus accessible à tout le monde. Curieusement, c’est souvent au moment où elle devient stable que les gens ressentent une envie soudaine d’y entrer. Comme si le calme attirait. Comme si l’équilibre donnait envie. Mais entrer, ce n’est rien. Rester, c’est autre chose. Il faut savoir respecter le silence, ne pas le remplir inutilement, ne pas venir y déposer du désordre en pensant faire de la vie.
Alors non, je ne suis pas seule. Je suis entourée de ce qui est réel, constant, lisible. Et surtout, je suis tranquille. Et ça, visiblement, c’est encore plus dérangeant.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. 😉

