Les Dimanches Latte

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Quelque part à Montréal, le 15 mars 2026 – L’amour, la mémoire… et cette étrange faculté d’oublier ce qui n’a jamais été à la hauteur.

Il paraît que la mémoire est une grande romantique. Pas une menteuse, ce serait trop grossier, mais une éditrice talentueuse. Elle coupe les scènes trop lourdes, adoucit les silences, polit les déséquilibres, et finit par transformer des histoires très humaines en récits presque nobles. Un « je me suis souvent portée seule » devient un élégant « on a traversé des choses ensemble ». C’est plus chic. Plus doux. Et infiniment plus supportable pour l’ego affectif.

Parce que si je veux être honnête (mais avec un minimum d’élégance et une pointe de sarcasme, parce qu’il faut bien survivre émotionnellement avec style), je crois que je n’ai jamais vécu le grand amour. Pas celui qui élève. Pas celui qui soutient. Pas celui qui te donne cette sensation rare et presque luxueuse que quelqu’un est réellement là, pas seulement dans les beaux moments, mais dans la densité ordinaire de la vie. J’ai aimé, oui. Sincèrement, intensément, parfois profondément. Mais souvent dans une configuration assez particulière : moi, solide, compréhensive, engagée… et en face, une présence sincère mais rarement véritablement portante.

La mémoire, elle, adore enjoliver ce genre d’équilibre légèrement asymétrique. Elle garde les débuts, les rires, les regards, le potentiel. Ah, le fameux potentiel, cette valeur refuge des cœurs optimistes qui oublie la fatigue subtile d’être celle qui comprend, qui soutient, qui rassure, qui tient debout pour deux sans jamais l’avoir officiellement signé. Être forte devient romantique en souvenir. Être seule à deux devient une preuve d’amour. C’est presque poétique, si l’on oublie l’énergie que cela demande en temps réel.

On nous apprend à reconnaître l’intensité, les papillons, le vertige. On parle beaucoup moins de la paix, de la stabilité, de cette élévation tranquille qui ne fait pas de bruit mais qui soutient vraiment. Le vertige, lui, est spectaculaire. Il fait battre le cœur plus vite, donne l’illusion de vivre quelque chose de grand. L’élévation, au contraire, apaise. Elle allège. Elle ne demande pas de prouesses émotionnelles pour fonctionner. Et avec un recul presque mature, je réalise que j’ai surtout connu des amours intenses, très intenses même, et imparfaits… mais rarement des amours réellement porteurs.

Peut-être parce que j’ai trop souvent occupé, avec un calme presque digne, le rôle de pilier émotionnel. Celui qu’on admire toujours pour sa force, sur lequel on s’appuie volontiers, mais qu’on soutient beaucoup moins, par habitude ou par facilité. Et la mémoire, fidèle complice, transforme ensuite cette endurance affective en belle histoire équilibrée, parce qu’elle préfère les récits romantiques aux constats inconfortables.

Et pourtant, il n’y a rien de triste dans cette lucidité, seulement quelque chose de profondément clarifiant. Reconnaître que l’on ne s’est jamais sentie véritablement élevée par un amour ne signifie pas que l’amour n’a pas existé, mais peut-être qu’il n’a simplement jamais été à la hauteur. Ce qui est à la fois légèrement ironique et parfaitement cohérent.

Et si je n’ai jamais vécu le grand amour ? Très bien. Au moins, la mémoire, malgré son romantisme chronique, n’a pas effacé l’essentiel : je ne cherche plus un amour spectaculaire, ni compliqué, ni plein de potentiel. Juste un amour qui élève, sans drame, sans performance, sans devoir porter pour deux. Ce qui, avouons-le, est infiniment moins cinématographique… mais beaucoup plus reposant.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité ☕