Quelque part à Marieville, le 22 février 2026 – L’engagement.
Engagement. Rien que d’écrire ce mot, j’ai envie d’ouvrir une fenêtre, de respirer dans un sac en papier et de vérifier, très discrètement, l’emplacement de toutes les issues de secours. Le terme lui-même sonne comme un contrat un peu suspect, qu’on signerait avec son sang, sa liberté et, par inadvertance, son mot de passe Netflix.
Il y a les filles qui, dès six ans, ont déjà le moodboard du mariage : la robe (princesse, évidemment), la maison en banlieue (avec une haie taillée au millimètre et un chien qui s’appelle sûrement Biscuit), le mari bien coiffé, sourire Colgate et barbecue dominical inclus. Moi, à cet âge-là, mon grand rêve c’était surtout d’enfourcher mon cheval pour galoper sur une plage interminable ou bien de pouvoir partir vivre à l’autre bout du monde avec une valise et zéro explication. On n’a pas toutes reçu le même kit de départ, manifestement. Je n’ai jamais rêvé d’enfants. Ni vraiment d’un mari. Bon. Pour le mari, on va dire que j’ai eu un léger bug dans la matrice… deux fois. Comme quoi, même les esprits libres peuvent cliquer deux fois sur « accepter les conditions » sans voir les petites lignes. Une chance que ma meilleure amie, grande avocate, est là pour me sortir de mes myopies.
Mais l’engagement amoureux, lui, relève d’une autre catégorie : mon épouvantail personnel, mon film d’horreur version romantique. Chez moi, la peur ne surgit pas au début, non, trop banal ; elle arrive avec une précision presque clinique autour du troisième mois, au moment exact où les autres, les gens dits normaux, flottent dans la douce mythologie de la lune de miel, entre papillons, brunchs mignons, les « tu me manques déjà » par texto, et projets encore flous mais déjà tendres.
Moi, c’est là que je me transforme, avec une efficacité redoutable, en stratège militaire de la fuite émotionnelle. Plus j’apprécie la personne, plus mon cerveau déploie son artillerie : l’amour ne dure jamais, tu n’as besoin de personne, compter sur quelqu’un c’est s’exposer, se rendre vulnérable. Et me voilà, en quelques pensées bien placées, agent immobilier de ma propre vie affective, plantant une pancarte « À vendre » au milieu du jardin intérieur, cartons mentaux déjà fermés, arche de Noé chargée dans le coffre, prête à partir: voiture, train, avion, montgolfière peu importe, tant que ça me permet de m’échapper.
L’ironie, délicieuse et un peu cruelle, c’est que je suis capable de porter des projets ambitieux, de m’engager pour des causes, des rallyes, des défis, des aventures humaines qui exigent courage, constance et vision ; mais face à un engagement amoureux stable, mon système interne déclenche l’alerte rouge, évacuation immédiate, comme si l’on menaçait mon indépendance vitale. Là où je peux m’investir corps et âme dans une mission, je redeviens, émotionnellement, un chat qu’on tente de glisser dans une boîte de transport : lucide, tendue, élégamment récalcitrante.
Et l’auto-sabotage, dans tout cela, prend des allures d’art raffiné, presque d’une discipline olympique : chercher la faille, analyser le moindre signe, anticiper la catastrophe inexistante, écrire à l’avance le scénario dramatique pour garder l’illusion du contrôle. Car, si je pars avant, je décide au moins de la fin. Logique imparable, toxique mais confortable. Le plus fascinant, c’est que dans cette grande métaphore de la relation comme véhicule à deux, je suis littéralement en train de freiner… Personne n’appuie sur la pédale, mais moi je pile intérieurement, convaincue que le virage n’existe peut-être pas encore, mais qu’il pourrait être dangereux, sait-on jamais. Une maîtrise du chaos assez remarquable : au besoin, ouvrir la portière émotionnelle avant même que la voiture n’ait réellement pris de la vitesse. Et sauter en marche.
Alors j’écris, parce que coucher ses peurs sur le papier, c’est les extraire de l’ombre, les regarder sans décor ni musique dramatique, leur retirer leur costume de monstre pour découvrir, parfois, une petite bête nerveuse au mégaphone trop puissant. Et la question s’impose, doucement, entre deux sarcasmes et trois mécanismes de défense : est-ce vraiment la peur de l’engagement, ou simplement celle de se tromper, encore une fois ? S’engager, après tout, n’est peut-être pas signer un pacte à vie avec robe blanche et scénario figé, mais simplement accepter de rester un peu plus longtemps, sans plan de fuite stratégique, sans évacuation émotionnelle programmée, sans se répéter en boucle que l’on est mieux seule, toute seule, avec sa liberté soigneusement emballée sous vide. Et si la véritable peur n’était pas de s’attacher, mais de perdre le contrôle, de faire confiance, ou pire encore, d’être heureuse là où l’on avait prévu de ne faire que passer ? Peut-être que la peur de l’engagement n’est pas une allergie à l’amour, mais une hypervigilance du cœur, un système de sécurité un peu trop performant, calibré après quelques crash-tests sentimentaux.
Bon, n’allons surtout pas tomber dans l’excès de maturité émotionnelle. Commençons déjà par ce geste simple, révolutionnaire, presque héroïque : retirer mon pied du frein imaginaire alors que je suis, rappelons-le, assise à la place du passager… Si j’y parviens, ce sera moins un progrès qu’un miracle logistique et psychologique. Et, objectivement, pour quelqu’un qui déclenche des freinages d’urgence sur des routes parfaitement droites, ce serait déjà une avancée spectaculaire vers la normalité affective.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité .

