Quelque part à Montréal, le 18 janvier 2026 – Les pertes qui ne font pas toujours un grand vacarme.
On croit souvent que perdre quelqu’un, c’est forcément le voir disparaître pour de bon. Un décès, une absence définitive, un point final. Pourtant, la perte est rarement aussi nette. Elle est souvent diffuse, silencieuse, insidieuse. Elle s’installe sans fracas et laisse derrière elle un sentiment étrange, difficile à nommer, mais bien réel.
Il y a des pertes sans mort. Des pertes qui ne donnent lieu à aucun rituel, à aucune reconnaissance sociale. On perd quelqu’un parce qu’il démissionne, parce que les chemins se séparent, parce que la vie a décidé que les agendas ne se croiseraient plus. On perd des amitiés parce que la distance s’impose, parce que les kilomètres s’allongent, parce que les messages deviennent moins fréquents et que le silence finit par s’installer sans que personne n’ose vraiment le rompre.
Parfois, la perte est plus inconfortable encore. Elle vient d’un changement de dynamique. D’un couple qui se forme et dans lequel notre humour, notre regard sur le monde ou notre complicité ne trouvent plus leur place. Il arrive que l’élu(e) du cœur n’aime pas notre présence, qu’il ou elle ne comprenne pas cette amitié-là, la juge trop forte, trop libre, trop vivante. Alors, sans conflit ouvert, on s’efface. On se retire. On disparaît doucement du paysage de l’autre, avec une pointe de tristesse et beaucoup de résignation.
Il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître sa part de responsabilité. Je suis passablement merdique pour donner de mes nouvelles. Non pas par désintérêt, mais par maladresse, par débordement, par cette croyance naïve que les liens solides résistent au temps sans entretien. Parfois, c’est vrai. Parfois, ça ne l’est pas. Et parfois, on se réveille trop tard, quand le lien s’est déjà distendu.
Toutes ces pertes s’accumulent. Elles ne font pas de bruit, mais elles laissent des marques. Des absences qui se manifestent dans les moments calmes, dans les souvenirs qui remontent sans prévenir, dans cette sensation diffuse que quelqu’un manque, sans toujours savoir exactement qui.
Et puis, il y a les pertes qu’on sous-estime. Celles dont on pense qu’elles seront faciles à traverser, jusqu’à ce qu’elles nous frappent de plein fouet. Cette semaine, à 11am, j’ai perdu mon grand boss. Et je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi difficile.
Parce que ce n’était pas qu’un patron. C’était un homme. Un homme de cœur. Un homme que j’admire profondément. Presque huit ans à travailler pour lui, huit ans de respect, de constance, de reconnaissance sincère. Huit ans où je ne me suis jamais sentie invisible ni interchangeable. Il avait toujours un mot juste, une attention pour un anniversaire, un message pour remercier, pour encourager. Même pour ce livre que j’écrivais en parallèle, en marge peut-être, mais jamais en contradiction avec ce que j’étais au travail.
Quand j’ai accepté mes fonctions, je l’ai fait pour l’être humain bien avant la bannière. Comme je l’avais déjà fait à la SAQ. Le boss avant le sigle. Toujours. Parce qu’on passe une part immense de nos vies avec nos boss. Des heures, des jours, des années. Ils influencent notre confiance, notre posture, notre façon de nous percevoir et parfois même notre manière d’exister dans le monde professionnel. Si l’on ne peut pas admirer ses boss, apprendre d’eux, grandir à leur contact, alors on devient autre chose. Des exécutants vides. Des récupérateurs de chèques.
Un ami policier, qui savait à quel point la démission de mon boss m’avait affectée, m’a dit une phrase qui m’est restée en tête : « Tu es la femme d’un seul homme. » Il avait raison, du moins sur le plan professionnel. Je m’attache. Je m’engage. Je suis loyale. Quand je choisis, je choisis pour vrai. Pour le côté personnel, c’est aussi vrai quand je suis en couple. En célibataire… disons que la théorie est parfois plus souple que la pratique.
Perdre ce type de relation crée un vide particulier. Une perte qui n’est pas définitive, mais qui n’en est pas moins réelle. Elle mélange la gratitude à la tristesse, la reconnaissance au manque. Elle oblige à regarder ce qui a été reçu, ce qui a été transmis, ce qui a contribué à nous construire.
La perte, sous toutes ses formes, ramène toujours à la même question : est-ce que j’ai assez dit merci ? Peut-être que la seule chose à faire, finalement, est d’honorer ce que l’on a reçu. De reconnaître l’empreinte laissée par ceux qui sont partis, qui se sont éloignés ou qui ont simplement changé de rôle dans nos vies. Et de continuer, malgré tout, à choisir les humains. Encore. Toujours.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. ☕

