Les Dimanches Latte

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woman walking on the infinity pool

Quelque part à Marieville, le 16 aout 2026 – Presque tout, sauf marcher sur l’eau.

Il paraît qu’une femme indépendante impressionne. Parfois elle fascine. Parfois elle dérange. Et dans mon cas, il semblerait que j’aie légèrement dépassé le stade de l’indépendance raisonnable. Un ami m’a dit un jour, avec ce mélange d’admiration et d’incrédulité amusée que seuls les vrais amis maîtrisent : « À part marcher sur l’eau, cette fille sait tout faire. » J’ai ri. Évidemment. Puis j’y ai pensé. Parce que derrière le compliment se cachait peut-être aussi une partie du problème. Savoir faire beaucoup de choses, savoir se débrouiller, décider, entreprendre, réparer, organiser, travailler, recommencer, gérer son argent, sa vie, ses emmerdes et probablement l’apocalypse avec un agenda et un latté, c’est formidable. Mais parfois, c’est lourd. Pas pour moi, finalement. Je vis plutôt bien avec celle que je suis. C’est parfois lourd dans le regard des autres. Et particulièrement dans celui des hommes. Parce que oui, une femme qui n’attend pas d’être sauvée peut impressionner. Et je me suis souvent demandé si, avec exactement les mêmes qualités, les mêmes compétences, la même autonomie et le même caractère, mais en étant un homme, j’aurais rencontré la même problématique. J’en doute. Un homme qui sait tout faire est « brillant », « débrouillard », « solide », « rassurant ». Une femme ? Elle est formidable, bien sûr. Mais… impressionnante. Le fameux « mais ». Ce minuscule mot capable de transformer un compliment en avertissement sanitaire.

Pourtant, j’aime profondément mon indépendance. Pas cette indépendance brandie comme un étendard agressif avec « JE N’AI BESOIN DE PERSONNE » écrit dessus en lettres capitales. D’abord parce que c’est faux. Nous avons tous besoin des autres. D’amour, d’amitié, de tendresse, d’un vétérinaire disponible un dimanche soir et parfois d’une personne suffisamment charitable pour nous dire que cette robe à fleurs était une erreur diplomatique. Mon indépendance à moi est beaucoup plus simple : je n’ai pas besoin de quelqu’un pour me sentir entière. Financièrement d’abord. Gagner sa vie, gérer son argent, prendre ses décisions et savoir que l’on peut quitter un travail, une relation ou une situation qui ne nous convient plus sans immédiatement se demander comment payer le prochain loyer est un luxe immense. Un luxe sans logo, sans monogramme et sans liste d’attente, mais probablement l’un des plus précieux qui existent : la liberté de choisir. Rester parce qu’on le veut. Partir parce qu’on le décide. Aimer sans calculer le montant du loyer derrière chaque « je t’aime ». Et en amour justement, l’indépendance change considérablement la donne. Lorsqu’on n’attend pas d’un homme qu’il nous sauve, nous entretienne, nous rassure en permanence, nous construise une vie ou nous donne une identité, il ne reste finalement qu’une seule raison d’être avec lui : parce qu’on en a envie. Ça paraît merveilleusement romantique, non ? Eh bien, curieusement, pas toujours. Parce qu’il faut alors accepter d’être choisi sans être nécessaire. Et je crois que c’est là que les choses deviennent intéressantes. Nous avons longtemps construit les relations sur le besoin : besoin d’un homme pour assurer une sécurité matérielle, besoin d’une femme pour tenir le foyer, besoin de l’autre pour remplir une fonction précise. Lorsque ces besoins disparaissent, il reste le désir, la complicité, l’admiration, la tendresse, le plaisir d’être ensemble. Autrement dit : le choix. Et être choisi librement devrait être infiniment plus valorisant que d’être indispensable par nécessité. Pourtant, certaines personnes semblent beaucoup plus rassurées lorsqu’elles savent exactement à quoi elles servent.

Évidemment, être cette femme-là a aussi ses petits effets secondaires. À force de savoir tout gérer seule, on devient redoutablement douée pour… tout gérer seule. Magnifique performance. Jusqu’au jour où quelqu’un propose de nous aider et où notre premier réflexe consiste à répondre : « Non merci, j’ai déjà réglé le problème. » Souvent avant même qu’il ait fini sa phrase. Il faut aussi reconnaître que nous ne facilitons pas toujours la tâche. Quand on a construit son équilibre seule, laisser quelqu’un y entrer demande un apprentissage. Faire de la place. Composer. Accepter que l’autre fasse différemment. Attendre qu’il trouve une solution alors qu’on en a déjà identifié trois, commandé les pièces et regardé un tutoriel. C’est éprouvant. Pour tout le monde. Et puis il y a cette fatigue particulière dont on parle moins : lorsqu’on sait gérer, les autres finissent naturellement par supposer qu’on gérera. Encore. Les décisions, les problèmes, les imprévus, les factures, les catastrophes domestiques et les journées où tout part légèrement en enfer. Mauvaise nouvelle : l’adulte responsable, c’est toujours nous. Il n’y a personne derrière le rideau. Et parfois, j’aimerais presque ne pas savoir faire. Juste cinq minutes. Pouvoir regarder un problème avec de grands yeux innocents et annoncer : « Oh là là, mais comment allons-nous faire ? » Malheureusement, mon cerveau aurait probablement déjà ouvert Excel.

Alors oui, je comprends que cela puisse impressionner. Mais je refuse de devenir moins pour rassurer quelqu’un. Je ne vais pas prétendre ne pas savoir pour permettre à un homme de savoir davantage. Je ne vais pas me rendre dépendante pour qu’il se sente indispensable. Je ne vais pas rétrécir ma vie pour qu’il puisse y prendre plus de place. En revanche, je peux apprendre autre chose, et c’est probablement beaucoup plus difficile : laisser une place sans avoir besoin qu’elle soit occupée. Accepter de recevoir alors que je suis parfaitement capable de me donner les choses moi-même. Laisser quelqu’un m’aider non parce que je ne peux pas faire seule, mais parce que nous pouvons faire ensemble. Ce n’est pas renoncer à son indépendance. C’est peut-être même la forme la plus aboutie de celle-ci : ne dépendre de personne et pourtant savoir accueillir.

Mon équilibre, je l’ai trouvé ailleurs que dans l’attente d’une relation. Avec mes animaux d’abord, merveilleux antidotes à beaucoup de choses et spécialistes incontestés de l’amour sans réunion préparatoire, sans stratégie et sans « il faut qu’on parle ». Avec mes amis ensuite, triés sur le volet. Très triés. Le recrutement est plus sévère qu’à la NASA et les places sont limitées. Mais ceux qui sont là le sont vraiment. Et surtout avec moi-même. Parce qu’on peut changer d’amoureux, perdre de vue des amis, déménager, recommencer sa vie, changer de métier, de pays, de coiffure et même commettre l’erreur d’acheter un pantalon blanc, mais il reste une personne avec laquelle nous sommes condamnés à passer absolument toutes nos journées : nous-même. Alors autant apprécier la compagnie. Être bien avec soi n’est pas de la solitude. C’est de la paix. Cela permet de fermer la porte le soir sans avoir l’impression que quelque chose manque derrière. Et surtout d’ouvrir cette même porte sans supplier intérieurement quelqu’un de venir remplir la pièce. Les personnes qui entrent ne viennent plus réparer. Elles viennent partager. Et celles qui repartent n’emportent pas les fondations avec elles.

Voilà probablement ce que j’aime le plus dans mon indépendance. Elle ne m’empêche pas d’aimer, elle me permet d’aimer librement. Elle ne m’éloigne pas des autres, elle m’autorise à mieux les choisir. Elle ne signifie pas que je n’ai besoin de personne ; elle signifie que je ne choisirai jamais quelqu’un uniquement pour ne pas être seule. Et si cela impressionne certains hommes, tant pis. Je pourrais toujours essayer de paraître un peu plus fragile, hésiter davantage, feindre de ne pas savoir monter un meuble ou regarder mystérieusement un tableau électrique en attendant qu’un héros surgisse avec un tournevis. Mais je crains de manquer sérieusement de talent pour le rôle. Alors je vais continuer à savoir faire beaucoup de choses. Presque tout, paraît-il. Sauf marcher sur l’eau. Pour l’instant. J’ai mon équilibre, mes animaux, mes quelques précieux humains, mes projets, mes silences, mes fous rires et cette relation avec moi-même que j’ai mis suffisamment de temps à construire pour ne plus jamais la sacrifier. Et si un homme veut marcher à mes côtés, il n’a pas besoin de me sauver. Il n’a même pas besoin de savoir marcher sur l’eau. Il lui suffit de ne pas me demander de revenir sur la rive pour se sentir plus grand.

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité.