Les Dimanches Latte

Publié par :

|

Date :

grayscale photo of a light box

Quelque part à Marieville, le 19 juillet 2026 – Lettre à Martin, quatre ans plus tard

Il y a des dates qui ne demandent pas qu’on les retienne. Elles s’imposent à nous. Elles s’inscrivent dans notre mémoire comme une brûlure qui cicatrise sans jamais disparaître complètement.

Le 16 juillet, cela fait maintenant quatre ans que tu es parti.

Et moi, quatre ans plus tard, je continue de t’écrire.

Parce qu’on ne cesse jamais vraiment de parler aux gens qu’on aime.


Cher Martin,

Je repense souvent à Syrah.

Ta magnifique Labrador.

Je me souviens de cette journée où il a fallu prendre la décision de la laisser partir. Tu avais le cœur en miettes. Tu essayais de sourire, parce que c’était ta façon de protéger les autres de ta propre peine, mais on voyait bien que tu perdais beaucoup plus qu’un chien. Tu perdais un équilibre.

Elle était ton refuge bien avant de devenir simplement « le chien de la maison ».

Je me souviens aussi qu’elle avait tenté de t’emmener ailleurs, de te changer les idées. Comme si un changement de décor pouvait parfois anesthésier une douleur qui, elle, voyage toujours avec nous.

Avec le recul, je crois que la souffrance est une drôle de colocataire. Elle s’installe discrètement. Elle commence par prendre un coin du canapé, puis une pièce entière, avant de finir par croire que toute la maison lui appartient.

Le suicide ressemble souvent à ça. On imagine un geste impulsif, un instant, une décision. Pourtant, en psychologie, on sait qu’il est rarement le fruit d’une seule minute. C’est souvent l’aboutissement d’une accumulation : des blessures, des pertes, des conflits, des espoirs qui s’effritent, l’impression que plus rien ne changera.

Il peut y avoir un événement déclencheur. Mais il arrive sur un terrain déjà fragilisé. C’est ce qui rend le suicide si difficile à comprendre pour ceux qui restent. On cherche le moment, alors qu’en réalité, il y en avait des dizaines, parfois des centaines.

Je repense aussi à cette fois où je suis venue manger avec maman.

Ton restaurant. Face au lac.

Tu étais tellement fier de ton four à pizza que tu en parlais comme certains parlent de leurs enfants. Et honnêtement… tu n’avais pas tort.

Tes pizzas étaient excellentes.

Tu n’as jamais voulu que je paie. J’ai insisté. Tu as insisté davantage. Alors j’ai réussi, au moins, à payer le vin.

Tu vois, une sommelière trouve toujours un moyen de participer.

Je me souviens aussi que les regards autour de la table étaient lourds. Certains silences faisaient plus de bruit que les conversations. On sentait que ton couple traversait une tempête.

Mais toi, tu continuais à parler de projets.

Toujours des projets.

Puis il y a eu ton appel.

Quatre jours avant.

Tu déménageais. Tu m’as dit que tout allait bien. Que ce nouveau départ allait te faire du bien. Que tu allais reprendre un chien, au même élevage que Syrah et Bouteille.

Je t’ai proposé de venir t’aider.

Tu as refusé.

Et moi, je n’ai vu qu’un homme qui recommençait sa vie.

Je n’ai pas vu un homme qui disait peut-être au revoir.

C’est probablement ce qui me poursuit le plus.

Ne rien avoir vu.

Ou plutôt… avoir vu ce que j’avais envie de voir.

Parce que le suicide ne porte pas toujours le visage du désespoir. Parfois, il porte celui de quelqu’un qui sourit encore, qui fait des projets, qui rassure tout le monde et qui dit :

« Ça va bien aller. »

Puis il y a eu cette nuit.

Je sais que certains hausseront les épaules. D’autres souriront poliment. Et ce n’est pas grave. Je raconte seulement ce que j’ai vécu.

Cette nuit-là, je t’ai vu.

Dans l’entrebâillement de ma porte.

Tu flottais à une trentaine de centimètres du sol.

Et si moi j’ai mis quelques secondes à comprendre, les chiens, eux, n’ont pas hésité une seule. Ils ont eu une peur bleue et ont sauté sur le lit.

Le lit interdit.

Pour des chiens aussi disciplinés, je peux t’assurer qu’il fallait vraiment quelque chose d’exceptionnel.

Merci, au passage.

Ils ont gagné leur passe-droit cette nuit-là.

Moi, je n’ai compris que le lendemain.

Quand le téléphone a sonné.

Quand les messages sont arrivés.

Quand on m’a annoncé que tu étais parti.

Le jour de tes funérailles, je suis entrée dans cette église avec une seule certitude : je n’étais pas prête.

Puis je t’ai entendu.

Distinctement.

Dans les haut-parleurs.

Tu me disais :

« Ça va bien aller. »

Ta voix. Ton intonation. Cette manière tellement à toi de rassurer les autres alors que toi-même traversais les pires tempêtes.

J’ai trouvé le montage extraordinaire.

Après la cérémonie, j’en ai parlé à Dany. Je lui ai dit que c’était une idée magnifique d’avoir intégré ta voix.

Il m’a regardée, complètement surpris.

Il m’a répondu qu’il n’y avait jamais eu d’enregistrement.

Jamais.

Je n’ai jamais cherché à convaincre qui que ce soit.

Je garde simplement ce moment comme un cadeau.

Alors, depuis quatre ans, je continue de t’écrire.

Sur Instagram.

Oui.

Je sais.

Tu es officiellement le pire influenceur de toute l’histoire des réseaux sociaux.

Toujours aucun « vu ».

Toujours aucune réponse.

Mais j’écris quand même.

Parce que parfois, écrire est une autre façon d’aimer.

Si cette lettre peut servir à quelque chose, j’aimerais simplement qu’elle rappelle ceci : lorsqu’une personne met fin à ses jours, ce n’est presque jamais parce qu’elle ne veut plus vivre. C’est souvent parce qu’elle ne voit plus comment continuer à souffrir.

Alors parlons.

Écoutons.

Osons demander à ceux qu’on aime s’ils vont vraiment bien.

Et surtout, rappelons-leur qu’ils n’ont pas à porter seuls ce qui est devenu trop lourd.

Tu me manques, Martin.

Et chaque 16 juillet, un peu plus encore.

J’espère que là où tu es, il y a un immense lac, un four à pizza qui ne brûle jamais les croûtes, une bonne bouteille, Syrah qui court quelque part… et que, de temps en temps, tu continues de souffler à ceux qui t’aiment :

« Ça va bien aller. »

À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité.