Quelque part à Montréal, le 21 juin 2026 – Le doute : cet imbécile qui s’invite à ma table.
Je ne suis pas quelqu’un qui doute beaucoup. Enfin, pas habituellement. Pendant longtemps, j’ai mené ma vie comme je l’entendais. Quand quelque chose me plaisait, j’y allais. Quand quelque chose ne me convenait plus, je partais. Quand une porte se fermait, j’en ouvrais une autre. Quand une fenêtre s’ouvrait, je passais parfois directement par la fenêtre. C’était simple. Pas toujours raisonnable, mais très efficace. Je n’ai jamais compris ces gens capables de passer trois ans à peser le pour et le contre avant de choisir la couleur de leur canapé. J’ai toujours été davantage du genre à acheter le canapé, refaire le salon, changer de maison et me demander ensuite si j’avais bien fait.
Et pourtant, depuis quelque temps, je doute.
C’est une sensation étrange. Désagréable aussi. Comme avoir un caillou dans une chaussure que personne d’autre ne voit mais qui finit par monopoliser toute votre attention. Le plus agaçant, c’est que le doute a une utilité. Je suis obligée de lui accorder ça. Sans lui, nous traverserions l’existence avec la même confiance aveugle qu’un homme qui refuse de demander son chemin parce qu’il est convaincu de savoir où il va alors qu’il roule depuis trois heures dans la mauvaise direction. Le doute est une alarme. Il nous oblige à ralentir, à vérifier, à réfléchir, à regarder les angles morts. Théoriquement, il nous évite de signer des contrats stupides, de faire confiance à des personnes qui arborent pourtant tous les panneaux lumineux indiquant « Danger » ou encore d’épouser quelqu’un alors que notre instinct, notre raison, notre meilleure amie, notre voisin et probablement même le chien de celui-ci nous suggèrent poliment de reconsidérer notre décision.
En théorie.
Parce qu’en pratique, il arrive aussi que l’on fasse taire son doute avec une efficacité remarquable. Personnellement, je me suis déjà retrouvée face à des situations où mon doute agitait les bras comme un contrôleur aérien en pleine urgence. Il allumait toutes les lumières du tableau de bord. Il déclenchait les sirènes. Il envoyait des signaux de détresse, jumelés à ceux de fumée. Il rédigeait des rapports détaillés. Présentait des preuves. Fournissait des analyses. Émettait des réserves. Et moi, j’ai regardé tout ça avec beaucoup de calme avant de répondre : « Merci pour ton opinion. » Puis je continuais exactement dans la direction opposée. Avec conviction. Avec enthousiasme. Et parfois même avec une certaine élégance dans la catastrophe. Une chance, d’ailleurs, que je n’aie ni conjoint ni enfants, parce que l’histoire de ma vie démontre que lorsqu’une remise en question atteint sa date d’expiration, les choses peuvent aller très vite. Ridiculement vite. Mon doute travaille parfois pendant des mois sur mon dossier et Boom! un matin, dès ma levée du corps, ma décision est prise et je lui annonce que tout est déjà en cours d’exécution.
Alors lorsque j’entends aujourd’hui que le doute est un mécanisme de protection, je suis obligée de reconnaître que c’est probablement vrai. Le problème n’a jamais été le doute.
Le problème, c’est l’utilisatrice.
Si je suis honnête, certaines des plus grandes leçons de ma vie proviennent de moments où mon doute avait parfaitement raison. Le pauvre. Il avait fait son travail. Et moi, je suis arrivée avec la confiance absolue d’une femme persuadée qu’elle détenait une meilleure idée. Disons simplement que la suite a parfois confirmé la pertinence de ses observations.
Le problème avec le doute, c’est qu’une fois qu’il a compris qu’on ne l’écoute pas toujours, il devient particulièrement agaçant. Parce qu’une alarme, c’est utile lorsqu’elle sonne une fois. Pas lorsqu’elle décide de faire des heures supplémentaires. Le doute ne connaît pas le bouton arrêt. Il commence toujours gentiment. « Es-tu certaine ? » Question légitime. Puis il prend confiance. « Vraiment certaine ? » Puis il s’installe. « As-tu envisagé toutes les possibilités ? » Puis il sort un ordinateur portable, ouvre PowerPoint et présente une conférence complète sur les cinquante-sept scénarios dans lesquels votre décision pourrait ruiner votre vie, celle de vos voisins et probablement l’économie mondiale. À la fin, vous n’êtes même plus certaine de votre date de naissance. Et c’est là que le doute cesse d’être utile pour devenir épuisant. Parce qu’il ne produit pas seulement de la réflexion. Il produit aussi de l’angoisse. Il transforme une simple interrogation en série Netflix interminable. Chaque réponse engendre une nouvelle question. Chaque décision ouvre dix nouvelles options. Chaque possibilité accouche de trois catastrophes hypothétiques. À force, on finit par être fatigué avant même qu’il ne se soit passé quoi que ce soit.
Ce qui me fait sourire, enfin, sourire est un grand mot, c’est que lorsque j’avais vingt ans, je ne doutais absolument de rien. Rien. J’avais l’expérience d’une courgette mais des certitudes à faire pâlir Aristote. Je savais tout. J’avais un avis sur tout. J’avais des solutions à tout. C’était magnifique. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans. J’ai vécu. J’ai travaillé. J’ai aimé. J’ai quitté. J’ai recommencé. J’ai gagné. J’ai perdu. J’ai appris. Et le résultat de toutes ces années d’expérience semble être une incroyable découverte : je ne sais pas grand-chose.
Quelle arnaque.
On nous vend la maturité comme une forme de sagesse paisible. Comme si, le jour de notre cinquantième anniversaire, un vieux moine tibétain déposait discrètement l’illumination dans notre boîte aux lettres. La vérité est beaucoup moins glamour. À cinquante ans, nous savons simplement trop de choses. Nous savons qu’une relation peut se terminer. Qu’une carrière peut bifurquer. Qu’un projet peut s’effondrer. Qu’une opportunité peut surgir de nulle part. Nous savons que les personnes qui nous promettent « pour toujours » utilisent parfois la même expression que celles qui nous disent « je t’appelle demain ». Nous savons que les plans les mieux ficelés peuvent exploser en plein vol et que les décisions les plus improvisées peuvent parfois devenir les plus belles aventures. Nous connaissons trop bien les possibilités pour conserver les certitudes de nos vingt ans. Et c’est probablement là que naît le doute. Pas dans l’ignorance. Dans l’expérience. Dans cette conscience aiguë que la vie est capable de nous surprendre à n’importe quel moment.
Mais au fond, je crois que le doute n’est ni un ennemi ni un ami. Il pose des questions. Voilà tout. Les réponses, elles, nous appartiennent. Le danger commence lorsqu’on lui confie les commandes. Parce qu’à ce moment-là, nous ne vivons plus. Nous analysons. Nous anticipons. Nous imaginons. Nous calculons. Nous simulons. Nous créons même parfois des problèmes qui n’existent pas encore, par souci d’efficacité.
Alors oui, en ce moment, je doute. C’est rare. Suffisamment rare pour que je le remarque. Et suffisamment inhabituel pour que je m’interroge. Car si je regarde mon existence avec un peu d’honnêteté, je constate un phénomène assez intéressant. Chaque fois qu’une grande période de doute s’est installée, un changement important a fini par suivre. Et c’est probablement ce qui me rend nerveuse aujourd’hui. Parce que je me connais.
Je peux passer des semaines, parfois des mois, à ignorer les signaux. À rationaliser. À négocier avec moi-même. À faire semblant que tout va très bien alors que mon cerveau organise déjà discrètement un déménagement, un changement de cap ou une révolution personnelle. Puis soudain… Plus rien. La décision tombe. Et là, je redeviens exactement la personne que j’ai toujours été. Impulsive. Terriblement impulsive. Le genre de personne capable de réfléchir pendant six mois et d’agir en six minutes. C’est d’ailleurs ce qui explique plusieurs chapitres de ma vie, de nombreux déménagements, certaines décisions professionnelles et probablement deux ou trois choix sentimentaux dont mon doute avait pourtant produit un rapport extrêmement défavorable.
Et le plus inquiétant dans toute cette histoire, c’est que mes grandes remises en question semblent arriver selon un cycle relativement prévisible. Environ tous les dix ans. Je ne voudrais pas inquiéter qui que ce soit, mais disons simplement que le calendrier commence à devenir intéressant. Alors si vous ne me trouvez plus l’année prochaine, ne paniquez pas. Vérifiez simplement du côté des cartes routières. Ou des billets d’avion. Moi-même, je ne sais pas encore où je vais. Mais si mon historique personnel peut servir d’indicateur, il y a de fortes chances que le doute ne soit pas la destination. Seulement le panneau annonçant la prochaine sortie.
À dimanche prochain, autour d’un latte… et d’un peu plus de vérité. 😉✈️☕️

